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Quoi de neuf docteur ?
Zoologie et psychiatrie : des animaux pas si "bêtes"

 

Le 12 décembre 2014, l’amphi B106 de l’Université Paris 8 était plein à craquer pour le colloque qu’organisent tous les 2 ans l’Unité de recherche clinique du pôle G03 de l’EPS-VE et l’UFR de Psychologie de Paris 8. Un auditeur était particulièrement attentif au thème du jour : les relations entre le monde animal et la psychiatrie. C’était Lucas, le chien du Dr Bouvresse, vétérinaire comportementaliste, l’un des sept intervenants.

Les animaux ont-ils de la mémoire, sont-ils doués de conscience, souffrent-ils ? Si oui, l’expérimentation animale est-elle
éthique ? Qu’apporte-t-elle à la recherche en psychiatrie ? Après la projection d’un clip humoristique sur les aptitudes insoupçonnées d’animaux pas si…bêtes, le Pr. Jean-Luc Picq, chercheur associé au laboratoire de psychopathologie et neuropsychologie de l’UFR de psychologie Paris 8 est entré dans le vif du sujet. C’est un spécialiste du vieillissement cérébral et cognitif qu’il étudie à partir d'un modèle animal original : le microcèbe, un petit lémurien. « Nous en sommes certains depuis les années 1980, a-t-il dit, les singes, les rongeurs, les dauphins, les éléphants et certains oiseaux ont de la mémoire. Ils maîtrisent des formes complexes de raisonnement, comprennent la notion de causalité, savent compter… ». Cette découverte a remis en cause l’expérimentation animale, historiquement fondée sur la coupure affirmée par Descartes et Malebranche entre l’homme pensant et les animaux-machines. Elle ne doit pas pour autant empêcher d’affirmer l’utilité de cette recherche.

Principes éthiques de la recherche sur les animaux

« Nous devons faire des choix éthiques sur la base de trois principes, a dit Jean-Luc Picq : 

1. Les animaux méritent respect, égard et considération.
2. La règle des 3 R : le Remplacement des animaux par d’autres méthodes (in vitro, modèle informatique) chaque fois que possible ; la Réduction du nombre d’animaux utilisés ; le Raffinement des méthodes d’expérimentation pour supprimer les souffrances.
3. Une évaluation, par le Comité d’éthique de chaque Laboratoire en amont de toute recherche, du ratio entre bénéfices attendus pour l’homme et préjudices subis par les animaux ».

Contribution du microcèbe à la maladie d’Alzheimer

Le chercheur a ensuite expliqué les contributions du microcèbe aux expérimentations thérapeutiques contre les formes pathologiques du vieillissement cérébral et cognitif chez l'homme, en particulier la maladie d'Alzheimer. C’est le seul animal qui présente spontanément, au cours de son vieillissement, des signes similaires à la maladie d’Alzheimer : atrophie majeure du cerveau, plaques séniles, dégénérescence neurofibrillaire, effondrement du métabolisme. Sa durée de vie permet, par ailleurs, des essais sur le ralentissement du vieillissement par restriction calorique. Enfin, il pourrait servir de modèle pour tester une hypothèse qui révolutionnerait l’approche des maladies neurodégénératives : peut-être sont-elles des maladies infectieuses dues à l’agrégation de protéines malformées ? 

« Il est possible que dans quelques années, le plus petit des primates apporte un soulagement à des millions de patients atteints de la maladie d’Alzheimer » a-t-il conclu.

Ce que le rat nous apprend sur l’attachement social et la dépendance aux substances psychoactives

Le Pr. Gérard Leboucher, directeur du Laboratoire Ethologie, Cognition, Développement de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense mène des recherches dans le champ des neurosciences comportementales. Ses expérimentations sur les rongeurs ont démontré les mécanismes à l’œuvre dans la consommation de substances addictives (nicotine, cocaïne…) : elles libèrent des hormones de plaisir (dopamine, ocytocine) impliquées dans le circuit cérébral de la récompense qu’elles amplifient. Partant de ce résultat et d’études diverses montrant que l’attachement d’un jeune rat à sa mère est nécessaire au développement ultérieur des attachements sociaux et que des défauts d’attachement précoce entrainent des conduites addictives, le chercheur s’est demandé si l’animal pouvait servir de modèle pour définir un lien de causalité entre la séparation mère-enfant dans la petite enfance et la dépendance ultérieure aux substances psychoactives. Ses expériences ont confirmé qu’une séparation précoce générait des perturbations comportementales (symptômes d’anxiété comme le toilettage compulsif) et qu’elle augmentait l’occurrence de la dépendance aux substances addictives. Elles ont également montré que « chez ces animaux, le système de récompense du cerveau ne fonctionne pas de façon optimale pour les stimuli naturels mais plutôt pour les récompenses addictives : sucre, alcool... ». Reste à préciser le fonctionnement détaillé de ce circuit de la récompense.

Apport de l’optogénétique à la psychiatrie biologique

Les comportements répétitifs sont caractéristiques d’un certain nombre de maladies neuropsychiatriques, notamment dans le TOC qui touche plus d’1 million de personnes en France. Les traitements actuels - pharmacologies et psychothérapies comportementales - ne soulagent que 2/3 des patients. Pour comprendre les dysfonctionnements, dans les circuits neuronaux, à l’origine de ces comportements compulsifs, puis tenter de les traiter, le Dr Eric Burguiere, chercheur neurobiologiste à l’INSERM/Pitié-Salpétrière, travaille sur un modèle animal qui exprime des comportements de toilettage répétitif : la souris mutante. Avec un groupe de chercheurs cliniciens et psychiatres, ils ont testé sur cette souris, une technique nouvelle alliant génie génétique

et stimulation lumineuse : l’optogénétique. Les chercheurs lui ont injecté un virus modifiant génétiquement des neurones très ciblés afin de les rendre sensibles à la lumière. Puis ils ont implanté dans son cerveau une fibre optique leur permettant de contrôler l’activité de ces neurones en les activant ou en les inhibant à distance via un faisceau lumineux. En stimulant ces neurones, les chercheurs ont réussi à rétablir des circuits de communication déficients et à atténuer ainsi largement les comportements compulsifs. « Cette technique novatrice est pour l’instant limitée à la souris » a précisé le Dr Burguiere. « Mais elle nous permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le TOC humain et d’optimiser les protocoles de stimulation cérébrale électrique profonde (implantation chirurgicale d’électrodes) chez les patients souffrant de maladie de Parkinson ou de TOC sévère ».

Quelles thérapeutiques pour les comportements indésirables ou pathologiques des animaux de compagnies ?

Nos toutous, nos chats et perroquets domestiques ne sont pas à l’abri de troubles du comportement. Aussi le Dr Antoine Bouvresse, vétérinaire comportementaliste (www.avarefuge76.com), reçoit-il de nombreux maîtres anxieux. Principaux motifs de consultation ? Une agressivité, une phobie, des comportements indésirables de l’animal en l’absence du maitre, un TOC, des chevauchements, des fugues, des comportements stéréotypés… « La médecine du comportement animal est une discipline très rigoureuse dans sa recherche fondamentale, l'éthologie, mais aussi très concrète lorsqu'il faut trouver rapidement des solutions pratiques à une problématique donnée » a-t-il prévenu. Pour établir un diagnostic - comportement pathologique ou une réaction normale à un mode de vie inadapté ? - le vétérinaire s’appuie notamment sur une observation de l’animal dans son environnement via des vidéos très instructives. Ses réponses s’inspirent des solutions mises en œuvre dans les parcs zoologiques et les refuges pour chats et chiens : un aménagement de l’environnement de l’animal et une meilleure gestion du son « budget temps ».

Ainsi l’agressivité d’un chien, attribuée à tort au fait que l’animal serait un « dominant », apparait fréquemment liée à une peur de l’animal générée par un problème de communication avec son maître. L’arrêt des punitions et un réapprentissage de la socialisation résolvent généralement le problème. La castration n’est efficace que lorsque l’agressivité est liée à un excès de témérité du chien. Quant aux comportements indésirables en l’absence du maitre (destruction, aboiement, malpropreté, TOC….) ils sont dus à 95% au fait que l’animal s’ennuie ou qu’il est privé d’un accès à l’extérieur où il pourrait exprimer son besoin de prédation. Le simple fait de faire sortir l’animal, de rendre plus compliqué son accès à la nourriture, de lui donner des jouets et d’installer des perchoirs, met fin aux troubles.

Mais lorsqu’au terme d’un diagnostic différentiel, l’anxiété persistante de l’animal empêche la mise en place d’un travail, le Dr Bouvresse prescrit un antidépresseur. Il lui arrive aussi, pour rassurer un maître en souffrance, de prescrire un placebo à l’animal ou de mettre un nom sur son symptôme : « je dis qu’il souffre d’un HBS pour Hyper Boaring Syndrom ! Ces deux solutions fonctionnent très bien ! ».

L’équithérapie pour les patients de Ville-Evrard

Loin de générer de l’anxiété, certains animaux, comme les chevaux, sont d’excellents médiateurs thérapeutiques. Deux infirmières de l’hôpital de jour du pôle G03 de l’EPS-VE, Audrey Boueilh et Nadine M’Caouti ont témoigné de l’expérience d’équithérapie qu’elles ont contribué à mettre en place en 2003. Pourquoi ce projet d’accompagnement thérapeutique ? « Nous avons adhéré à l’idée que la relation avec le cheval mobilise le corps, l’esprit, les affects et même le cœur » ont-elles dit, précisant « sur le plan psychique, l’équithérapie apprend à lâcher prise, développe la confiance en soi et la gestion de ses émotions. Elle conforte la relation sociale au sein du groupe, avec les soignants, avec le moniteur encadrant, mais aussi avec les autres usagers du centre équestre. Bien entendu, elle permet de réapprendre son corps, renforce l’image de soi et les repères spatio-temporel. Enfin sur le plan cognitif, elle développe la mémoire, les associations, la concentration, la compréhension et le respect des consignes ».

Le cheval, animal entier avec lequel il n’est pas possible de négocier, confronte le patient à la réalité et le responsabilise. Il accepte a priori tous les cavaliers et ne porte aucun jugement moral. Il demande un engagement important de la part du patient ce qui constitue un outil d’évaluation très intéressant pour les soignants. Entre 2003 et 2010, 40 patients schizophrènes et psychotiques ont ainsi bénéficié, sur indication médicale, d’une séance hebdomadaire 1h30 et de six séjours d’équithérapie.

Le cheval facteur de socialisation

L’un de ces séjours s’est déroulé à la « Ferme du Chemin de Madré » en Mayenne (www.legrandchemin.com). Là, Jean-Yves Moche accueille depuis 15 ans des patients du service du Dr Dominique Januel, psychiatre (G03), dans la maison de son arrière-grand-père, transformée en Ecomusée. Il a mis ce cadre de vie privilégié, dédié au rôle du cheval dans la civilisation rurale, et tout son savoir-faire, au service de l’insertion sociale de personnes en souffrance psychique. « Avec de très bons résultats » a souligné le Dr Januel. 

Prochain "Quoi de neuf docteur"  en 2016 

Le cheval facteur de socialisation

L’un de ces séjours s’est déroulé à la « Ferme du Chemin de Madré » en Mayenne (www.legrandchemin.com). Là, Jean-Yves Moche accueille depuis 15 ans des patients du service du Dr Dominique Januel, psychiatre (G03), dans la maison de son arrière-grand-père, transformée en Ecomusée. Il a mis ce cadre de vie privilégié, dédié au rôle du cheval dans la civilisation rurale, et tout son savoir-faire, au service de l’insertion sociale de personnes en souffrance psychique. « Avec de très bons résultats » a souligné le Dr Januel. 

Prochain "Quoi de neuf docteur"  en 2016 

Contributions

Compte-rendu de la journée : Catherine Fressoz
Mise en ligne 22 décembre 2014
Illustration :  l'équipe de l'unité de recherche clinique, reprise par Sylvie Verhee

Contacts 

Quoi de neuf de docteur ?

Unité de recherche clinique de Ville-Evrard
Dr Dominique Januel, psychiatre

UFR de psychologie, Université Paris 8
Marie-Carmen Castillo
secrétariat URC-VE : 01 43 09 32 32

Création : 19.12.2014
Mise à jour : 26.02.2015

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