Les paradoxes de la réussite

Introduction
Je me présente : docteur Patrick Chaltiel. Psychiatre Public à Bondy
Bondy, c’est le cœur de la Seine Saint Denis (département dont chacun connaît le charme discret).
Bondy, c’est le lieu de la clairière marécageuse où se regroupaient, au moyen-âge, les brigands de la forêt de l’est parisien: c’est donc un coupe gorge historique !
Plus tard, c’est le lieu de stockage de toutes les déjections de la ville de Paris, asséchant peu à peu le marécage : c’est « la poudrette », qui porte encore son joli nom : c’est donc aussi un merdier historique !
Encore plus tard, le département de Seine Saint Denis est le lieu de concentration de toutes les vagues de migration dont la capitale ne veut pas. C’est donc de surcroît un ghetto historique
Inutile de vous dire que le sujet de la réussite, sur un terreau aussi fertile, se pose dans toute son ampleur. 
Mais, en tant qu’héritier des aliénistes ayant connu l’Asile, qui reste à jamais gravé dans ma mémoire olfactive (la plus archaÏque et instinctuelle) : l’odeur de l’Abandon, j’ai dû dépasser depuis bientôt trente ans mes penchants naturels au découragement pour aller de l’avant.
Donc lorsque, dans les salons, on me demande si je suis psychiatre-psychanalyste ou psychiatre-comportementaliste, je réponds toujours que je suis psychiatre-optimiste.
Cet optimisme que je me suis construit, de bric et de broc, est le premier de mes instruments de chirurgien des âmes. Il réduit l’hyperesthésie ou l’anesthésie causée par le malheur. Il contribue à la résilience. Il libère la parole. Si je devais ne garder que deux qualités professionnelles essentielles à l’exercice de ce métier, je retiendrais, avant toutes choses : la « loyauté » et l’ « optimisme ».
La loyauté, c’est une réponse vraie et claire aux questions posées.
L’optimisme, c’est de rendre cette clarté et cette vérité audibles.
[L’optimisme repose sur un socle, mince mais dur, de certitude et de refus : l’abandon : jamais ! Ni à l’asile, ni à la rue. La « prise en charge » (que Lucien Bonaffé appelait « Passion Tutélaire »), jamais non plus. Chacun a droit à l’entière responsabilité de sa destinée. La prise en compte de l’autre dans sa différence et sa liberté de choix, c’est l’opposé de la prise en charge.]

Réussite ou échec : une bifurcation

Venons-en donc à notre thème de la réussite et ses paradoxes

Depuis que j’ai été invité par le Dr Jost à cette journée de réflexion, j’ai posé à mille patient et familles la question de la « réussite ». Tous ont répondu en termes de dialectique entre réussite et échec. Il est donc évident que l’un ne va pas sans l’autre. Il n’est pas de réussite sans l’expérience de l’échec, que cette expérience soit personnelle ou transmise par héritage.

Toute réussite vient s’opposer à un échec anticipé. La réussite est donc ce qu’on appelle, en topologie, une « BIFURCATION », une discontinuité reposant sur une multiplicité de normes biologiques et culturelles. 

Le bébé réussit ou échoue : à survivre au traumatisme de l’accouchement, à téter, à supporter l’absence physique de la mère, à développer des stratégies transitionnelles en réponse au traumatisme de séparation, à marcher, à parler, à se sociabiliser dans la confiance, à apprendre des autres et de sa propre expérience. Sa réussite, c’est son développement et son intégration dans un contexte matériel, culturel et affectif suffisamment bon. 

D’une tout autre nature est la réussite de l’adolescent : sa réussite, c’est sa transformation et son individuation du corps et de la psyché familiale. C’est sa sexuation et son attrait exogamique. C’est son choix d’une angoissante liberté, lourde de responsabilité. Sa réussite, c’est de s’approprier ses réussites et ses échecs, en les débarrassant de tous les oripeaux qui les aliènent.

C’est là que le bât blesse et que le thérapeute familial que je suis entre en jeu :

C’est donc désormais le thérapeute familial qui vous parle

De mes trente ans d’expérience de rencontres avec des familles de toutes sortes, je tire certaines redondances qui vont vous paraître, à priori, plutôt pessimistes :

Lorsque les parents disent, comme il est de coutume, dans notre « civilisation de l’enfance » : « moi, je ne veux que son bonheur ! », ils ne disent jamais la vérité. Tout parent désire que son enfant fasse son bonheur à lui, parent, et il transmet à l’enfant cette dette aliénante : tu ne peux être heureux que selon mon désir.

L’adolescent est alors confronté de façon intensive et répétée à de multiples bifurcations entre loyauté et trahison qui constituent souvent des crises familiales. La plupart se résolvent, par étapes, conduisant à des modalités de compromis qui ne grèvent ni l’autonomie, ni l’appartenance. Certaines familles échouent dans ce processus avec l’un, ou plusieurs de leurs rejetons. Je décrirai ici, de façon un peu caricaturale et réductrice trois types d’échec :

  • La rupture
  • L’enlisement ou l’agrippement mutuel
  • La réussite pathologique

La « réussite ? » de Juliette

L’histoire de Juliette, que je vais maintenant vous résumer réunit ces trois modalités d’échec…et pourtant…

Juliette a maintenant 26 ans. Je la connais depuis sa naissance. Elle est titulaire d’un DEUG de Droit du commerce. Néanmoins, Juliette vit, depuis quatre ans, dans les rues et sur les routes avec son ami, amant, frère et père : Frank, rencontré au cours d’une brève hospitalisation sur laquelle nous reviendrons. Frank est un Punk à crête, sans âge, inclassable et incasable. Ils ont un petit chat (Raoul, du nom d’un ami SDF, mort l’année passée) et un petit terrier qu’ils ont appelé : Lechien. Lorsqu’ils traversent les villes et les villages, Juliette et Frank ne passent pas inaperçus. Ils forment un étrange et fier équipage. Frank, de cuir vêtu, bardé de mousquetons colorés, affublé d’un sac à dos de trente kilos, qui semble ne jamais le quitter tant il se meut avec aisance et légèreté, tenant d’une main la laisse de Lechien, de l’autre, la main de Juliette. Elle, comme Sandrine Bonnaire dans « sans toit ni loi » : Parka, pantalon de toile, chaussures de marche et sac à dos au sommet duquel ronronne le chat Raoul. 

Frank et Juliette ne se droguent pas, ne boivent pas, ne fument pas et ne prennent jamais de médicaments. Ils travaillent occasionnellement, parfois comme saisonniers, parfois dans des spectacles de rue. Puis ils s’en vont ailleurs. Là où le vent les pousse.

Quand Juliette passe à Paris, trois ou quatre fois l’an, parfois pour plusieurs mois, elle m’appelle pour sa « séance de thérapie familiale ». Je la rencontre à la terrasse du café, proche de mon bureau. Juliette n’aime pas les espaces clos. Et pas non plus les souvenirs de la thérapie familiale qu’elle a pratiquée durant toute son enfance et son adolescence, en compagnie de sa mère : Sophie : ma « patiente ». 

Notre rituel Thérapeutique est immuable : Juliette me demande : « comment va ma mère ? » (Elles ne se sont pas vues depuis quatre ans, après 22 ans d’une promiscuité dyadique oppressante). Je lui réponds : « de mieux en mieux. Elle rève de toi. Sa sœur l’a quittée. Ses nuits sont paisibles. Ses journées trop pleines, comme toujours ». Puis Juliette me babille des choses sans importances que j’écoute avec grande attention. C’est toujours elle qui détermine la fin de nos rencontres. Dès qu’elle sent que mon attention fléchit. Elle se lève alors et conclut : « Merci. C’est bon comme ça »… et puis toujours après une hésitation : « vous direz à ma mère que je vais bien ».

Puis Frank réapparait, comme par magie. Il me serre la main et me charrie : « alors doc. On a fait sa B.A. ? ». Je lui réponds, sur le même ton railleur : « Toi, quand tu auras un métier, on en reparlera ». Et ils repartent tous deux, main dans la main, comme un seul homme.

Après son départ, je rêve un peu, comme sa mère. Un jour, Frank et Juliette trouveront leur port d’attache. Je rêve tantôt à leur club de plongée en eaux profondes, tantôt à leur entreprise de location de bateaux vers le grand large…ou que sais-je encore. Et puis je me reprends en me tapant la main. Chaltiel, tu recommences à penser comme un parent ! Tu ne rêves que du but et pas du chemin. Tu sais pourtant que le bonheur n’est pas au Paradis, mais dans la longue route pour y parvenir. Patiente et reste présent et disponible à l’éclosion de SON rêve

Vous avez déjà ressenti, même si vous ne l’avez pas encore compris, que Juliette est en train de réussir sa vie. 

Notre histoire est longue. Elle remonte à mes jeunes années de thérapeute, lorsque j’ai reçu Sophie, la future mère de Juliette, avec ses parents et sa sœur jumelle Aurore, brutalement saisie par la schizophrénie. Soudain séparée de sa sœur par la violence des crises et du délire, alors qu’elles avaient bâti ensemble une relation présumée intouchable, seule avec elle-même et délaissée par des parents âgés, totalement envahis par le drame de leur fille malade, Sophie découvre alors les vertus anxiolytiques et sédatives de l’Héroïne, à laquelle elle restera addictée pendant plusieurs années, rejoignant ainsi sa sœur dans sa souffrance et sa solitude et se hissant à sa hauteur dans la préoccupation des parents.

Après quelques années de soins, elle reprend des études d’infirmière et tombe enceinte des suites d’une relation éphémère. A la naissance de Juliette, Aurore, la sœur malade, se suicide et Juliette hérite ainsi, aux yeux inconscients de sa mère, du fantôme de cette sœur disparue à sa naissance.

Sophie s’arrache alors à l’Héroïne et se lance à corps perdu dans un travail acharnée. Au-delà de son diplôme d’infirmière, elle poursuit des spécialisations universitaires qui la conduisent à devenir l’une des meilleures infirmières spécialisées dans l’un des services de grands brulés les plus réputés de France. Elle est réputée pour son dévouement corps et âme à l’égard de ceux qu’elle appelle maternellement : « ses cramés ». Mais ce dévouement rime avec une distance à l’égard de son enfant, Juliette, qui incarne tous les traumatismes et les angoisses de son adolescence. Très vite, Juliette devient une petite fille hyper-mature et solitaire, enfermée dans une scolarité trop brillante, mais sans amis. Sa mère et elle continuent régulièrement à venir me rencontrer et Juliette ne demande jamais rien pour elle dans ces séances. Elle devient totalement dépendante d’une responsabilité et d’une anxiété maternelles à l’égard de sa propre mère. Sophie se comporte avec sa fille comme une adolescente immature, alors que, dans son monde professionnel, elle est la plus solide et la plus fiable des soignantes.

Après un bac S à 17/20 de moyenne générale suivi de deux ans d’université, Juliette s’effondre sur un mode brutal et imprévisible et fait une tentative de suicide très sévère. C’est au décours de son réveil d’un coma de plusieurs jours qu’elle rencontre Frank, dans le jardin de l’Hôpital, où il a été admis pour une fracture. Leur passion est immédiate et totale. Frank, qui se définit lui-même avec humour comme « un échec de la DASS », a le parcours d’un orphelin malchanceux. Elevé en institution, où ses besoins affectifs sont dissous dans la masse, il s’échine à refuser de façon très active, toute perspective d’insertion « à la normale » comme il dit. Ces deux oiseaux tombés du nid ne se sépareront plus.

Quand Sophie apprend la tentative de suicide, elle se précipite au chevet de sa fille en criant à qui veut l’entendre qu’ « elle avait toujours su que Juliette deviendrait, un jour, schizophrène ».

En rentrant à la maison, Juliette, âgée de vingt-deux ans, annonce à sa mère sidérée qu’elle s’en va avec Frank. Juliette est désormais majeure. Nul ne peut se mettre en travers de son chemin.

Sophie continue à venir me voir, seule rescapée d’un naufrage familial, pansant lentement ses propres brûlures. Juliette le sait. Elle me l’a tacitement « confiée ». Sophie n’est plus, depuis le départ de sa fille, envahie par les terribles cauchemars récurrents, au cours desquels le fantôme de sa sœur revenait la hanter, dans toute l’horreur de sa souffrance. Elle rêve maintenant sa fille Juliette. Elle me dit qu’elle la voit mener sa vie comme « d’en haut, du ciel », comme si elle n’était que l’âme enfin libre d’une mère bienveillante.

La boucle est bouclée, les dettes effacées, les plaies cicatrisent.

Echec ou réussite ???

Conclusion (en forme de parodie de notre très populaire Président de la République) :

« Vous me demandez quel est le sens de la vie ? Eh bien, je vais vous le dire : …Le sens de la vie, il va de la naissance à la mort… Croyez bien que je le regrette !  J’aimerais pouvoir vous dire autre chose ! Mais il ne faut pas mentir aux gens... »

Ce genre de truisme, auquel nul ne peut porter contradiction, est porteur d’une idéologie cachée : le sens de la vie, ça n’est pas une « signification » mais une « direction ».

Ainsi le petit Nicolas, confronté à l’abandon et au désintérêt de son père, décide à l’adolescence qu’il sera Président de la République pour prouver enfin à ce père négligent qu’il aurait pu lui montrer plus d’intérêt.

Grace à son sens stratégique et à sa capacité de trahir sans états d’âme les pères politiques de substitution qu’il s’est successivement choisis comme marchepieds, Il réussit son défi… mais le jour de sa réussite est un jour de deuil : car le petit Nicolas, parvenu à son but, voit la femme-mère qu’il avait élue se détourner de lui et l’abandonner. De surcroît, le jour même de son élection, le père continue à disqualifier la réussite de ce fils par un commentaire vipérin fort remarqué : « bon, c’est pas mal, mais ce n’est quand même pas Obama !... » 

Alors, réussite ou échec ?

Quand Nicolas se donnera-t-il l’opportunité de réfléchir au sens de sa vie non pas en termes de but et de direction, mais en termes de significations, de trajectoire et de processus de maturation ?

Nous, les Nord occidentaux, dans notre culture individualiste linéaire sommes des obsédés du mystère des origines et de la terreur de la fin.

Notre conception de la réussite, c’est de tenter sans cesse d’interposer, entre le présent et la fin de notre vie, des objectifs intermédiaires censés masquer la mort et après lesquels nous courons sans relâche. 

Alors, la thérapie telle que je la conçois, c’est de se détourner un peu des buts et des objectifs pour s’intéresser aux processus. Aucune fin ne justifie les moyens ! Une course contre la montre, comme nous en imposons trop souvent le modèle à nos ados, n’est pas un processus de croissance et de maturation. Souvent même, elle s’y oppose ! Accompagnons les plutôt avec confiance dans leurs pensées chaotiques et leurs actions incertaines et tentons de les guider, à leur rythme, dans leur transformation en jeunes adultes. Abstenons-nous de les terroriser avec ce qu’ils doivent atteindre, ce à quoi ils se doivent d’aspirer, alors qu’ils ne savent pas encore qui ils sont.

Ce dont les adolescents ont besoin, c’est d’une attention an-intentionnelle, débarrassée de toute obligation de résultat. A cela, peu de parents parviennent. J’en sais quelque chose en tant que parent moi-même…Alors, de temps en temps, un thérapeute optimiste, prenant en compte les processus sans jamais prendre en charge les objectifs, réussira à déjouer cette aliénation pathogène cette obsession du point d’arrivée.

…Car si quelque chose est à reprocher à la nature, (ou au créateur suprême selon nos convictions), c’est bien que le point d’arrivée de notre vie : la mort, n’est jamais, quoi qu’on en dise, une réussite ! 

Communication du Dr Patrick Chaltiel
 le 21 octobre 2011
Premier colloque du Réseau de Soins Psychiatriques
et Psychologiques pour les Etudiants (RESPPET)

Création : 23.12.2014
Mise à jour : 26.02.2015

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