L'enfant dans la cité : désir, filiation et affiliation

Nos sociétés sont individualistes dans le sens où c’est l’individu qui devient le principal vecteur des rapports sociaux. Comme peuvent le décrire F. de Singly [1] lorsqu’il étudie la famille ou A. Ehrenberg avec la société du malaise [2], ou encore E. Illouz [3]  lorsqu’elle se penche sur les rapports amoureux dans la modernité, nos rapports sociaux se psychologisent, car ce qui est le mieux à même de caractériser l’individu c’est encore sa psychologie.

La famille aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était. Les critiques acerbes des années soixante-dix ont finalement eu une certaine influence au point qu’un retour à des formes plus traditionnelles d’organisation familiale, notamment dans les familles issues de l’immigration où les rapports entre les sexes sont ceux de la domination masculine, vient heurter de plein fouet les consciences de nos sociétés occidentales. Pourtant la Sainte famille que G. Deleuze et F. Guattari brocardent dans l’Anti-Œdipe reste une institution qui compte dans la vie de l’enfant en structurant toujours sa personnalité et en lui assurant encore une filiation. Mais être parent aujourd’hui ne renvoie plus forcément à l’ordre symbolique qui repose sur le dogme paternel [4], d’autant moins que la parenté ne repose plus uniquement sur les liens du sang. De même, ce n’est certainement plus en héritant d’un patrimoine qu’on devient « fille de » ou « fils de ». Ce qui est transmis aujourd’hui, ce à quoi un enfant s’affilie, c’est bien aux désirs des personnes qui ont souhaité sa venue au monde ou, en cas d’adoption, à ceux qui ont choisi de l’élever. Car être parent est devenu une affaire de désirs, ce qui rend les rapports entre les adultes parents et leurs enfants beaucoup plus empreints de psychologie que par le passé. Cette psychologisation concourt à l’apprentissage du métier de parent, en en dessinant les contours au sein de ce qu’il est convenu d’appeler la parentalité. Aujourd’hui les psys viennent sans cesse à la rescousse des parents en mal de conseils pour leur permettre d’agir au mieux pour l’épanouissement de leurs enfants.

J’ai été amené, dans mon dernier livre [5], à réfléchir à l’organisation familiale des sociétés occidentales dans leur actualité. Les questions du désir et de la filiation me sont apparues fondamentales pour mieux appréhender ce qui structure aujourd’hui l’enfant dans sa famille et dans la cité, au moment où la famille traditionnelle tend à disparaître au profit de l’individu et de sa réalisation personnelle.

L’individu désaffilié

Qu’est-ce que la filiation aujourd’hui ? Il n’est plus question pour les parents de seulement transmettre un patrimoine (génétique ou matériel), mais bien aussi les désirs qui sont à l’origine de l’enfant. Les recherches sur la psychopathologie du nourrisson (auxquelles Tony Lainé a participé notamment avec le film Le bébé est une personne) ont sans doute contribué à faire émerger sur la scène sociale cette figure de l’enfant nourri de désirs. M. Segalen, dans son dernier livre décrit jusqu’à la caricature la sollicitude des jeunes parents envers le bébé qui vient de naître [6], bien loin de la façon dont il pouvait être considéré, il y a seulement un siècle.

C’est aussi ce que soutient F. de Singly lorsqu’il s’interroge sur l’individualisme de nos sociétés et ses conséquences sur les mécanismes de transmission. Le premier chapitre de Les uns avec les autres s’intitule « La crise de la transmission » et pose cette question : « Comment lier des individus émancipés ? » [7] . Cet auteur insiste sur le fait que les relations sociales ne peuvent plus se passer de leur dimension affective, notamment au sein de la famille, ce qui lui fait dire que les rapports sociaux se psychologisent et, de ce fait, la transmission aussi. Il revient sur la notion de testament, en reprenant l’aphorisme de R. Char, notre héritage n’est précédé d’aucun testament, pour expliquer comment il conçoit aujourd’hui la question de la transmission qui ne peut se passer d’un travail d’inventaire. Il s’oppose ainsi aux conceptions d’È. Durkheim qui considère l’individu comme nécessairement lié à son groupe social, lequel lui transmet son identité, sans qu’il puisse remettre en cause cette transmission, sans que lui soit possible d’en faire l’inventaire. À l’appui de sa thèse, il s’interroge, entre autre héritage, sur la façon dont un enfant peut aujourd’hui récuser le prénom transmis par ses parents. Dans les sociétés traditionnelles comme celle de la France rurale du XIXe siècle, la transmission des prénoms est très codifiée et les enfants héritent bien souvent du prénom d’un ancêtre [8]Dans le même ordre d’idée, la pratique de l’ethnopsychiatrie révèle, dans des sociétés traditionnelles africaines, le lien possible entre les désordres psycho¬logiques qui surviennent chez un enfant et le choix de son prénom qui peut s’avérer mauvais, lorsque, par exemple, l’ancêtre en question n’a pas eu une mort normale ou a transgressé un tabou. Mais changer de prénom relève alors d’une opération sociale, sur prescription d’un sorcier ou d’un guérisseur et en aucun cas d’une décision personnelle. Choisir un prénom est aujourd’hui une affaire beaucoup plus affective (à preuve, le nombre de guides qui paraissent aujourd’hui sur la question) et lorsque ce choix est contesté par celui qui en hérite, c’est essentiellement pour des raisons affectives. F. de Singly cite à l’appui de sa démonstration l’histoire d’un jeune homme d’origine maghrébine qui décide de changer le prénom donné par ses parents dont la consonance étrangère, pense-t-il, lui cause des problèmes pour son intégration sociale. Après réflexion, le jeune homme se rend compte que ce changement le ferait renoncer à sa culture d’origine et, de ce fait, ferait aussi beaucoup de peine à sa famille qui ne le comprendrait pas. Il se décide finalement à garder son prénom d’origine, même si socialement en changer faciliterait son intégration. Et F. de Singly de conclure :

Il faut donc avoir, semble-t-il, des raisons relationnelles vis-à-vis de ses parents, de ses proches pour modifier son prénom, et pas seulement des motifs sociaux [9]

À la fin de ce chapitre sur la crise de la transmission, F. de Singly milite pour une désaffiliation positive qui permettrait selon lui de lutter contre la reproduction des classes sociales, phénomène bien décrit par P. Bourdieu  et J. C. Passeron dans leur livre sur les héritiers [10]. Les enfants de la nation Il critique le concept de désaffiliation, qu’il attribue à un autre sociologue, R. Castel [11], dans le fait que ce dernier incrimine un peu trop facilement la déliaison sociale et la déstructuration des familles là où, au contraire, se désaffilier permet à l’individu d’exercer sa liberté de choix dans une logique sociale de contractualisation. Et si cet exercice est rendu possible c’est précisément parce qu’aujourd’hui l’individu a une existence sociale, qu’il est individualisé. Le concept d’individu individualisé cher à F. de Singly, lui permet d’énoncer que se désaffilier n’est pas en soi catastrophique : dans l’amour, la désaffiliation constitue un des moyens par lesquels l’individu peut, non pas rompre toutes ses appartenances, mais prendre distance pour ne pas se laisser étouffer et exister par lui-même [12].  Autrement dit, tout individu aujourd’hui doit résoudre la double contrainte qui consiste à s’affilier tout en se désaffiliant.

L’évolution de la société qui favorise l’épanouissement individuel admet cependant une contrepartie qui n’est pas sans conséquence sur la façon dont se vit l’enfant au sein de sa famille. En effet, la responsabilité des parents tend à prendre de moins en moins d’importance, tant la responsabilité individuelle de l’enfant se substitue aux responsabilités collectives. Cette individualisation de l’enfant, à qui l’on reconnaît des droits et des devoirs, le fait exister socialement. Mais sa minorité aux yeux de la loi oblige les parents à partager leur responsabilité avec les institutions qui gouvernent les enfants, ce que M. Segalen montre bien dans son dernier ouvrage où elle pose la question de savoir à qui, aujourd’hui, appartiennent les enfants. Son abord de la question, à la fois historique et anthropologique, lui permet de montrer comment, avec la naissance de la famille moderne et l’émergence des droits de la femme et de l’enfant, ce dernier s’est vu progressivement conférer une existence sociale différente, faite d’une plus grande égalité avec les adultes dans son statut de citoyen. C’est en ce sens qu’elle décrit, au chapitre II de son livre, la façon dont l’état prend soin des enfants depuis le XIXe siècle à nos jours. L’instruction publique, la protection de l’enfance, la médecine, la puériculture se substituent de plus en plus aux familles et font l’objet de politiques que l’état met en œuvre dans le souci des enfants, en créant des institutions comme l’école, les services sociaux, les hôpitaux ou les crèches [13].

Pour montrer jusqu’où peut aller la mainmise de l’état sur l’enfance, elle mentionne notamment la situation des enfants dans les états totalitaires comme l’Allemagne et l’Italie pendant la deuxième guerre mondiale et comme le sont aujourd’hui certains états en guerre qui enrôlent les enfants. Les programmes politiques de l’Allemagne nazie ou de l’Italie fasciste servent à former les corps et à endoctriner les esprits des enfants qui n’appartiennent plus à leur famille, mais sont la propriété de l’État. Les enfants ainsi conçus vont servir de base à la constitution d’un peuple parfait, tant sur le plan des gènes et que sur celui de l’éducation collective qui sera donnée aux enfants dès la naissance, hors de la famille. M. Tournier explore cette façon particulière dont le troisième Reich conçoit l’enfance dans son roman, Le roi des Aulnes, en l’abordant par le biais de la pédophilie qui a bien évidemment des liens avec le sujet, j’y reviendrai.

Si j’aborde ces sombres pages de l’histoire, c’est pour remarquer que, dans cette moitié du XXe siècle, la façon de concevoir l’enfant en tant qu’un être social évolue avec les enjeux liés à son éducation, à sa santé et, dans un sens plus large, à la constitution de son être, hors du système familial et de la filiation classique. Dans les suites de la révolution russe, notamment avec Anton Makarenko et ses théories sur une pédagogie sociale, démocratique et mutuelle, l’éducation des enfants devient une préoccupation politique, avec l’idée de former des hommes libres qui vont devenir de bons communistes.

C’est ainsi que se développent des expériences tout à fait originales où le marxisme rejoint les théories d’un philosophe français du début du XIXe siècle, C. Fourier. L’utopie d’une communauté humaine, le phalanstère, où chacun peut exprimer en harmonie ses désirs, fait une place à l’enfant qui n’est plus la propriété de ses parents. Hors de l’autorité du père tout puissant et du carcan de la famille qui intervient comme une instance de régulation morale, l’enfant peut laisser libre cours à ses désirs, en se choisissant des parents d’élection dans la communauté. Ce qui, dans cette philosophie, intéresse les marxistes de l’après révolution russe, c’est son adéquation avec le rôle dévolu à l’enfance et à la jeunesse dans le progrès social tel que les théoriciens du communisme le conçoivent. Une psychanalyste russe, Véra Schimdt qui pense que le marxisme et le freudisme prennent leur source dans l’œuvre de C. Fourier, crée un home d’enfants expérimental à Moscou entre 1921 et 1924, sur lequel elle rédige un rapport qui a été republié dans la revue Les temps modernes en 1969, où, dans la suite des événements de mai 68, la critique sociale de la famille est des plus radicales. Avec l’idée que la répression gaspille plus d’énergie qu’elle en économise, V. Schmidt soutient qu’il est beaucoup plus économique de former dans la liberté la prochaine génération de travailleurs que d’attendre de réformes sociales par trop lentes l’amélioration des conditions de travail. Une fois accomplie la révolution politique, la suppression de la famille devrait donc intervenir opportunément [14].

Ce modèle d’éducation n’est pas le seul à être ainsi promu dans ces temps révolutionnaires. S’il échoue en URSS, c’est parce que la véritable révolution culturelle qu’il implique n’a jamais eu lieu dans les suites de la révolution politique de 1917. En revanche, en Palestine tout d’abord et en Israël, après la création de cet état, une expérience similaire est conduite et dure bien plus longtemps dans les communautés agricoles, les kibboutzim, édifiés sur les théories du socialisme. Les kibboutzim naissent dès la fin du XIXe siècle de la révolte de jeunes juifs allemands contre l’autoritarisme de la société bourgeoise. Séduits par le socialisme, ils ont décidé de s’installer en Palestine pour passer de la théorie à la pratique. La famille n’est plus le seul intermédiaire entre l’enfant et la société. Elle est remplacée, dès les premiers jours de vie, par un groupe de pairs, encadrés par des éducateurs, ce qui permettrait d’éviter un mauvais maternage et un paternalisme excessif ou déficient, inhérent à l’organisation même des sociétés occidentales, centrées sur la famille. Les parents et les enfants se retrouvent une heure ou deux, le soir, mais le reste de la vie de l’enfant est communautaire.

B. Bettelheim revient enthousiasmé d’un séjour dans un Kibboutz et explique comment l’éducation communautaire des enfants leur permet d’échapper aux conflits inhérents à l’organisation même de la famille en leur conférant une plus grande liberté. Le complexe dŒdipe et ses effets dévastateurs seraient neutralisés. En parfaite harmonie avec les valeurs défendues dans la communauté, il n’y aurait au sein du kibboutz aucune déviance, cause de maladies mentales, de conduites délictueuses ou de désengagement [15]. Cette vision idyllique n’a malheureusement pas fait long feu. L’expérience des kibboutzim est aujourd’hui bien finie et les problèmes psychologiques des enfants élevés dans de telles conditions se sont révélés aussi fréquents que pour les autres enfants élevés au sein de leur famille.

Le désir d’être parent

Toutes ces expériences d’éducation communautaire, fortement inspirées par le marxisme et le freudisme, montrent, à partir du moment où l’enfant devient une préoccupation sociale et politique des démocraties occidentales, comment il est de plus en plus difficile de continuer à le penser uniquement affilié à ses parents, quand bien même il hériterait de leurs gènes. Le côté radical de certaines expériences menées sous des régimes totalitaires apparaît aux antipodes des préoccupations de nos sociétés individualistes. Néanmoins elles illustrent bien la tension qui existe aujourd’hui, tant du côté des parents que de celui des enfants, sur le sujet de la filiation. Individualisés, les enfants deviennent des êtres sociaux au même titre que leurs parents, des citoyens soumis aux politiques des états en matière de santé comme en matière d’éducation ou de répression. Les enfants sont autant ceux de la nation que ceux de leurs parents, ce que montre très bien M. Segalen. C’est sans doute pour cela que les tensions sont si vives lorsque l’état se heurte à l’autorité des familles issues de sociétés traditionnelles qui entendent conserver des prérogatives sur leurs enfants, notamment en matière d’éducation. Mais c’est aussi pour cette même raison que les enfants individualisés, qui de plus en plus existent par eux-mêmes et sont de moins en moins enclins à reconnaître l’héritage laissé par leurs parents (en faisant jouer le droit d’inventaire que leur confère leur statut d’individu), appellent à la rescousse l’état et ses institutions pour les soutenir dans cet exercice. En auraient-ils fini pour autant avec leurs parents ?

M. Segalen explique que le désir d’enfants est sans doute plus difficile à faire reconnaître pour un homme que pour une femme, en prenant l’exemple du désir d’enfants d’un homosexuel masculin et des difficultés que ce dernier rencontre pour mener à bien son projet. Elle semble penser, en citant l’ouvrage de M. Godelier sur les métamorphoses de la parenté [16], qu’on ne peut pas réduire le champ de la parentalité au seul désir d’enfants ou à celui d’un projet parental. Elle convient cependant que les situations d’homoparentalité interpellent le droit en défiant l’ordre social établi [17]. Cette discussion montre qu’il est difficile de reconnaître aujourd’hui le désir d’enfants comme un droit et de lui accorder la même reconnaissance légale qu’à la procréation ou à la filiation biologique pour lesquelles on légifère en reconnaissant à l’enfant un droit aux origines. Devenir père ou mère irait plus facilement de soi dans un couple hétérosexuel, quelque soit la façon de s’y prendre : en ayant des relations sexuelles, en adoptant  ou en utilisant les techniques d’Assistance Médicale à la Procréation (AMP) du côté du couple qui reçoit ovule ou spermatozoïde, comme du côté du donneur qui pourrait être retrouvé par les enfants ainsi conçus et à qui la loi reconnaît de fait un statut de parent biologique. Adopter lorsqu’on est célibataire, et plus facilement femme qu’homme, est aussi possible car la loi légitime le désir d’avoir seul un enfant. En revanche, lorsque le désir d’enfants s’exprime dans un couple homosexuel, il y a un problème à lui accorder une égalité de statut avec les autres formes de parentalité. Cette inscription légale peine à se faire, tant la société occidentale est encore empêtrée avec la filiation biologique. Et pourtant, les familles recomposées avec l’existence de beaux-parents, l’adoption, les techniques d’AMP, ouvrent un vaste champ juridique et vont vers la reconnaissance d’une pluriparentalité qui admet plusieurs facteurs, la procréation, la filiation biologique et la filiation sociale.

Le fait que les couples homosexuels fondent leurs revendications précisément sur leur désir d’avoir un enfant révèle combien la problématique du désir est au fondement même de l’accession à un statut de parent. Et, de fait, on voit bien combien il est difficile d’être reconnu aujourd’hui comme parent si le désir d’enfants vient à manquer, tant ce désir est devenu, avec la psychologisation des relations sociales, une nécessité pour l’enfant et, avec les lois qui le protègent, quasiment un droit. Il s’agit bien d’un nouvel exercice de la parenté sur lequel nous invitent à réfléchir les revendications des couples homosexuels où, contrairement à ce que soutient M. Segalen, l’égalité entre les hommes et les femmes est totale. Car, loin de la subversion de l’ordre social que provoquerait la reconnaissance légale de l’homoparentalité, l’exercice effectif de la parentalité dans les couples homosexuels révèle d’un jour très cru une évolution, incontestable aujourd’hui dans la constitution de l’enfant et partagée par tous les parents, qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels, parents isolés ou beaux-parents, une évolution vers une parentalité indifférenciée.

Il devient en effet de plus en plus possible au XXIe siècle de penser la parentalité dans le même statut neutre de parent, où père et mère seraient confondus. J’ai pu, dans un précédent ouvrage, faire le constat que devenir père ne résulte pas du simple fait qu’un enfant naît [18].  Il y a, pour traduire ce passage, un véritable processus à l’œuvre qui concerne non seulement le psychisme du futur père mais aussi son comportement. C’est ce même constat qui est fait pour l’AMP où, comme pour l’adoption, un examen psychologique fait maintenant, de façon quasi-systématique, partie du protocole. Les experts sollicités dans ces circonstances construisent des récits qui font référence à la biographie de chaque futur parent, à l’histoire de leur couple et à l’inscription dans cette histoire du désir d’enfants ; ce qui, comme le note I. Théry  dans Le Démariage [19], définit une nouvelle organisation sociale autour du fait d’être parent et plus autour de l’alliance de deux familles au sein de l’institution du mariage.

Quelles conséquences sur le développement psycho–affectif d’un enfant entraîne le fait d’avoir des parents du genre « neutre » ? R. Barthes résume son cours sur le neutre par ces quelques phrases :

L'argument du cours a été le suivant : on a défini comme relevant du Neutre toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours [20]… 

Comment penser alors le conflit œdipien, censé structurer tout individu, si le genre neutre vise (…) à la suspension des données conflictuelles du discours? C’est la critique que certains psys ne manquent pas de faire, autant lorsqu’il est question d’homoparentalité que lorsqu’il convient de rappeler à l’ordre ces nouveaux pères, par trop maternants.

Le conflit œdipien

Comment s’émanciper des désirs de ses parents ? Voilà la question que se pose aujourd’hui tout adolescent. Car il ne suffit plus pour devenir adulte de dépasser la conflictualité œdipienne en renonçant à se battre avec papa pour avoir maman (ou l’inverse), mais bien de naître à soi-même dans le flux des désirs à satisfaire, à ignorer ou à contrecarrer. Ces désirs, ces attachements, se retrouvent autant du côté de la mère que du père, tous deux confondus sous le même vocable neutre de parent. L’expression de ces désirs, leur mise à plat, concourt à définir ce que peut être la filiation aujourd’hui, en dehors de structures traditionnelles plus collectives, comme l’était encore la famille au milieu du XXe siècle.

F. de Singly résume ce défi auquel doit faire face l’adolescent qui s’émancipe par cette jolie formule, reprise d’un proverbe chinois : des ailes et des racines, deux éléments essentiels de l’être que doivent fournir tous les parents à leurs enfants. En même temps qu’ils s’affilient et prennent racine, les enfants qui deviennent adultes utilisent leurs ailes pour s’envoler. Cette conception de la filiation ne donne plus le même statut au conflit ni les mêmes enjeux que dans la famille classique et, écrit-il : 

En dernière instance […], en cas de conflit, la résolution doit se faire en faveur de l’émancipation des individus et des groupes [21]

Cet escamotage du classique conflit œdipien vient heurter une organisation sociale qui peine à trouver ses repères. Là où le dogme paternel permettait de donner des réponses relativement claires au sein des familles, la naissance de l’enfant comme individu citoyen vient brouiller les cartes et faire intervenir les institutions en charge de l’enfance dans des domaines de plus en plus nombreux. C’est sur cette difficulté que se problématise la crise de l’autorité que traitent toutes les politiques actuelles, avec des solutions plus ou moins heureuses, mais dont aucune ne semble vraiment prendre la mesure du changement qui s’opère sous nos yeux, tant elles visent à le contrer plutôt que de le comprendre et l’accompagner.

À quoi assistons-nous aujourd’hui sinon à l’externalisation sur la scène sociale de ce qui est encore appelé conflit œdipien, mais dont l’attribution au héros de la tragédie de Sophocle est vidée de son sens originel. En effet, la résolution du conflit dont il est question de nos jours ne doit plus servir à perpétuer l’organisation sociale de la famille, mais plutôt à favoriser l’émancipation des individus, afin qu’ils puissent déployer leurs ailes, processus de désaffiliation qui s’accomplit au détriment de leurs racines familiales, lesquelles leur sont pourtant nécessaires pour s’affilier. Plutôt qu’Œdipe, F. de Singly propose un nouveau mythe pour représenter aujourd’hui les enjeux au sein des familles, celui de Pygmalion, autant d’ailleurs pour décrire les rapports entre l’homme et la femme au sein du couple, que ceux des parents avec leurs enfants.

Pygmalion est un personnage des Métamorphoses d’Ovide. Célibataire, il sculpte un corps de femme si parfait qu’il en tombe amoureux et demande à Vénus de le rendre vivant. Vénus, sensible à cet amour, exauce son vœu. Ainsi naît Galatée du désir de Pygmalion à qui on attribue les caractéristiques du parfait pédagogue. Mais Galatée devra ensuite se détacher de ce désir pour avoir une existence propre, ce qui est rendu possible car elle n’est pas la créature du seul Pygmalion, mais aussi celle de Vénus qui lui a donné la vie. En reprenant ensuite ce que les auteurs modernes ont fait de ce mythe, notamment B. Shaw et S. Fitzgerald, F. de Singly dégage deux postulats qui sous-tendent ce mythe, l’existence d’une personnalité latente et l’incapacité de la découvrir sans l’aide d’un très proche [22]. C’est pourquoi la psychologie occupe une place importante dans la construction de ce mythe, qui rejoint la maïeutique de Socrate (ou l’art d’accoucher de soi-même), ce qui accrédite la thèse de cet auteur sur la psychologisation des rapports au sein de la famille. Exercer ainsi le métier de parents oblige de plus en plus ces derniers à appeler à la rescousse les professionnels de la santé ou de l’éducation. Ainsi, le conflit s’externalise hors du cadre de la famille et sollicite les institutions de l’enfance qui, chargées de le résoudre, s’immiscent dans le processus d’affiliation/désaffiliation de l’adolescent, et s’associent aux parents dans leur rôle de Pygmalion, exercice difficile au demeurant.

La façon dont la société construit aujourd’hui l’individu met l’accent sur la réalisation de ses désirs, ce qui implique qu’il doive se détacher de ceux de ses parents, tout en gardant ses racines. Faire des enfants est devenu une affaire de désirs individuels qui ne sont pas régulés au sein de la famille traditionnelle, pour qui cette question, à la limite, ne se pose pas. Dans la famille traditionnelle, le conflit des générations puise sa source dans l’exercice du pouvoir des adultes sur les enfants, pouvoir qui se transmet, dans le mythe d’Œdipe, au prix  d’une lutte à mort. Dans l’interprétation de ce mythe que donne la psychanalyse, il n’est pas vraiment question de se réaliser soi-même pour devenir adulte, mais bien plutôt de prendre la place des parents. La famille moderne comme institution sociale est faite, en revanche, pour permettre la réalisation des désirs de l’enfant et éviter ainsi les conflits, qui pourtant ne manquent pas de survenir lorsqu’on se sépare, précisément à l’adolescence. Le travail de séparation implique de faire la généalogie des désirs qui ont permis l’existence de l’individu et, ce faisant, de permettre à ce dernier de s’affilier tout en se désaffiliant.

Les cinq figures sociales décrites dans mon livre [23] ont montré les avatars du désir d’enfants soit dans la famille lorsqu’elle tient à tout prix à rester traditionnelle, soit lorsque le père manque ou que la mère est toute-puissante, soit encore lorsqu’il se fait désir de réparer l’adolescent victime ou désir de reléguer l’adolescent barbare. J’ai pu décrire comment les désirs de tous ses parents étaient contrariés par l’adolescence de leurs enfants et ne pouvaient plus seulement se médiatiser à l’intérieur de la famille qui ne peut plus contenir seule les conflits.

La médiatisation sociale du désir d’enfants

C’est à la société et à ses institutions qu’échoit le rôle de médiatiser le désir d’enfants et d’offrir d’autres possibilités de s’affilier que l’affiliation aux seuls désirs de ses parents, autrement dit de permettre à l’enfant de déployer ses ailes. Car les désirs auxquels l’enfant s’affilie ne sont plus seulement ceux de ses parents, mais aussi ceux des institutions qui le gouvernent et ceux de la communauté à laquelle il appartient.

G. Deleuze et F. Guattari ont bien montré comment le corps social fait fonctionner des machines qui captent les flux de désirs et les canalisent. Cette théorisation, qui au moment de sa parution dans les années soixante-dix pouvait apparaître plutôt subversive, n’en était pas moins visionnaire dans la mesure où elle trouve aujourd’hui une certaine actualité, alors que se réalise l’évolution de la famille vers une plus grande individualisation de ses membres. Cette individualisation rendrait presque caduque la critique du complexe d’Œdipe comme organisateur de la société par le biais de la famille bourgeoise, critique que ces deux auteurs conduisent de façon virulente à l’époque. En revanche, la façon de concevoir l’individu pris dans le système politique toujours en vigueur du capitalisme s’applique parfaitement à l’enfant qui devient, comme le schizophrène de l’Anti-Œdipe, celui dont les flux de désirs, les siens comme ceux qu’on peut avoir pour lui, sont problématiques et doivent à tous prix être régulés par les machines sociales désirantes du capitalisme qui en gère si bien les flux.

Notre société offre aux enfants des réponses institutionnelles qui leur permettent de devenir des adultes citoyens en accédant à un statut de sujet désirant. L’analyse anthropologique sur l’enfant et l’adolescent que mène M. Segalen montre très bien comment aujourd’hui et de façon beaucoup plus radicale que par le passé, l’enfant vit dans un monde à lui [24]. Armé de nouveaux dispositifs comme le téléphone portable, l’ordinateur ou Internet, il a accès à une véritable culture jeune qui s’exprime dans la mode, la musique, les films ou les médias spécialisés. Il devient ainsi la proie rêvée de la société de consommation qui façonne ses désirs [25]. Individualisé, accédant à un statut de sujet désirant, l’enfant est aussi et avant tout un sujet consommateur qui appartient à une communauté où les conditions d’appartenances et les identités sont très marquées et où l’état exerce un contrôle permanent.

Or, notre organisation sociale, pour structurer les liens entre parents et enfants, est obligée de tenir compte, d’une part du caractère très individuel du désir d’enfants et d’autre part de l’égalité de plus en plus marquée entre les femmes et les hommes dans l’accession à la parentalité, avec le même statut neutre de parent. L’organisation traditionnelle des sociétés, jusques et y compris la société bourgeoise du XXe siècle, reconnaissait pour structurer la parenté l’existence d’un tabou, celui de l’inceste. Il semble que ce tabou évolue, c’est tout du moins la thèse que j’avance, du fait des rapports beaucoup plus individualisés dans l’exercice même de la parentalité.

Le tabou de la pédophilie

L’individualisme, qui, dans la famille contemporaine, met l’accent sur le désir d’enfants et non plus sur la conjugalité, pourrait bien voir agiter de plus en plus le spectre de la pédophilie, comme pour substituer au tabou de l’inceste, par trop collectif et familial, celui de l’interdit du corps de l’enfant comme objet sexuel, confondant ainsi femme et homme, mère et père, dans une indifférenciation de plus en plus assumée. Car c’est bien le désir d’enfants qui devient problématique, plus que le fait d’être père ou mère.

Comment ce nouveau tabou naît-il dans le monde occidental ? Comment, face à ce tabou, qui structure de nouveaux rapports sociaux entre enfant et adulte, est-il encore possible d’envisager le corps de l’enfant comme lieu de transmission ?

Le problème de l’excitation sexuelle et de sa contention soulevé par la très grande proximité relationnelle induite lorsqu’une mère (plus rarement un père) se retrouve seule à élever son enfant pose de façon très aiguë la question du désir sexuel qui pourrait bien être une des composantes du désir d’enfants. Car, comme le montre l’observation des relations précoces entre des parents et leur bébé, les premières traductions dans la réalité de ce désir s’expriment par les soins que des parents apportent au corps de leur enfant.

Cette relation au corps du bébé est de plus en plus représentée dans les publicités qui mettent en scène des jeunes pères. On y voit un homme jeune et plutôt viril, allongé ou assis sur un lit, en général le torse nu, tenant dans les bras ou le faisant sauter en l’air un bébé lui aussi dévêtu, image d’où se dégage une impression indéniable de sensualité. Le fait que des pères soient ainsi représentés traduit bien l’évolution de l’exercice du métier de parent qui tend à s’équilibrer entre le père et la mère. Et si la publicité peut se permettre de jouer avec la sensualité des jeunes pères en interaction avec leur bébé sur le même registre que celui des mères, c’est bien parce que cette sensualité de l’homme apparaît beaucoup moins dangereuse qu’il y a quelques décennies. Comment une telle évolution a-t-elle été possible ?

La relation sensuelle d’une mère à son enfant a toujours été admise et considérée comme bénéfique, tout du moins dans les premiers mois de la vie de ce dernier. Le bébé nourri de tendresse est une image classique aujourd’hui qui traduit bien cette évolution vers la valorisation de relations désirantes entre parents et enfants. Mais si la sensualité d’une mère pouvait être représentée sans équivoque, il n’en était pas de même pour la sensualité d’un père qui apparaissait d’emblée suspecte, confondue avec une possible satisfaction sexuelle qu’une telle relation au corps de l’enfant procure. Protégée par son instinct maternel, la mère ne serait que sensuelle avec son enfant, là où le père, à qui la société ne reconnaît aucun instinct paternel, ne serait que sexuel, et donc pédophile dans ses actes. En 1980, É. Badinter écrit un essai sur l’amour maternel où elle soutient, recherches historiques à l’appui, que l’instinct maternel n’existe pas [26]Aujourd’hui encore ce livre fait débat. Il faut dire que le courant féministe qui, il y a trente ans, a inspiré ces réflexions est en perte de vitesse et que la condition féminine ne semble plus faire autant recette auprès des jeunes générations de femmes dont les mères ont ardemment défendu cette cause. Certains s’en réjouissent, d’autres le déplorent. Mais, qu’on le reconnaisse ou pas, ces réflexions ont produit leurs effets, notamment sur la façon dont on est père aujourd’hui. Prétendre, comme le fait É. Badinter, que l’instinct maternel est une construction sociale assez récente dans l’histoire de l’humanité a pu remettre homme et femme à égalité sur le terrain de l’enfant. Mais cette relative égalité a impliqué que soit bien différencié ce qui est du domaine de l’amour maternel qui sublime toute forme de sexualité et ce qui, précisément, est du domaine de la sexualité. L’exemple classique donné par S. Freud pour décrire le mécanisme de sublimation concerne les liens d’amitié entre hommes. Ces liens auraient à leur origine une attirance homosexuelle qui n’est pas socialement admise et trouverait, grâce au mécanisme inconscient de la sublimation, un exutoire socialement convenu. Le mécanisme de sublimation que décrit la psychanalyse pour expliquer comment un désir sexuel doit se transformer pour créer du lien social vient ici à point nommé pour décrire l’amour maternel et le fait que la sublimation transforme l’attirance sexuelle qu’une mère éprouve pour le corps de son enfant en amour maternel, délié de tout érotisme.

Dans le même temps que les pères accèdent au corps de leur enfant, avec ce que cela implique de sensualité, la société occidentale se crispe sur la question de la pédophilie, en balayant tout ce qui avait pu être débattu à partir des années soixante aux Etats-Unis. À cette époque, dans la suite des mouvements de libération de la femme et d’autres minorités comme les homosexuels, les pédophiles commencent à revendiquer le droit à leur sexualité et le droit pour les enfants à disposer de leur corps pour des relations sexuelles consenties. Le débat est alors sur la place publique. Il est mené autant par les pédophiles eux-mêmes que par certains intellectuels, écrivains ou artistes, loin de déclencher les mêmes mouvements d’horreur qu’aujourd’hui. Il faut dire que la critique de toutes les institutions est vive et celles qui concernent l’enfant, comme la famille et l’école, n’y échappent pas et sont vécues comme autant d’entraves à l’expression des désirs individuels. L’enfant doit être lui aussi en mesure d’exercer sa liberté et d’exprimer ses désirs [27]. L’évocation rapide de ce temps révolu permet de remarquer combien ces débats sur la pédophilie (et quasi-exclusivement la pédophilie masculine), contemporains d’une évolution sociale vers plus d’individualisme, ont permis à la société de baliser l’accès au corps de l’enfant, avec la ligne de démarcation du corps utilisé comme objet sexuel. Et, de fait, une fois cet accès balisé, les hommes se sont sentis plus à l’aise avec ce corps qui, jusque-là, leur était interdit. Plus récemment, la découverte de la pédophilie féminine, à la suite de retentissantes affaires largement commentées dans les médias, a également permis de considérer que, sur ce sujet, le désir du corps de l’enfant comme objet sexuel est partagé de la même façon par les hommes et les femmes et peut susciter, chez l’un comme l’autre, le même émoi. Une femme aussi peut être pédophile, ce qui n’est absolument pas à confondre avec une mère incestueuse, car c’est bien du corps de l’enfant comme objet de jouissance sexuelle dont il est ici question et pas du lien qui unit l’enfant à son parent [28].

Si un individu, en dehors de la constitution d’une famille et de la pérennité d’une organisation sociale, peut exprimer le désir d’avoir un enfant et de ce fait lui prodiguer des soins qui touchent à l’intimité de son corps, c’est bien parce que ce désir est encadré pour respecter l’enfant qui est appelé à devenir un citoyen libre. Voilà aujourd’hui, à mon sens, les termes du débat que la question de la pédophilie précise, notamment dans ses rapports à l’éducation de l’enfant.

L’assujettissement de l’enfant au désir de l’adulte est bien le problème majeur pour les pédophiles et explique pourquoi la pédophilie est aujourd’hui si violemment réprimée. En effet, la relation de pouvoir que l’adulte exerce sur l’enfant, quand bien même l’enfant serait demandeur, met un terme au débat qui a pu se tenir dans les années soixante-dix. L’impasse du désir sexuel de l’adulte pour l’enfant est ici flagrante pour une société individualiste comme la nôtre. Quand bien même le désir serait révolutionnaire (comme on pouvait le dire après mai soixante-huit), il ne peut toujours pas venir à bout des institutions de l’enfance, la liberté de l’enfant s’arrêtant là où s’exerce le pouvoir de l’adulte, qu’il soit pédophile, parent ou professionnel de l’enfance. La sexualité, là encore, reste bien le lieu où se marque, de façon radicale, la différence entre le monde des adultes et celui des enfants, le lieu où le pouvoir d’assujettissement des premiers sur les seconds prend fin. Car, sinon, comment l’enfant peut-il grandir ? Comment peut-il s’émanciper ? Comment peut-il devenir adulte et, lui-même, sujet désirant ?

Le corps, lieu de transmission des désirs

Admettre cette relation de pouvoir, en contrepoint de la satisfaction du désir d’enfants, implique de concevoir une différence d’inscription sociale entre les adultes et les enfants et plus particulièrement entre les parents et leurs enfants. C’est sans doute ce qui fait le plus problème aujourd’hui que les enfants ont des droits et qu’ils sont, à bien des égards, les égaux de leurs parents dans l’exercice de ces droits. Comment marquer alors la différence si ce n’est en reconnaissant aux adultes un pouvoir sur les enfants et les adolescents qu’ils gouvernent ?

Ce que l’étude du rapport pédophilique nous a appris, c’est bien cette indifférenciation entretenue entre ce que nous avons appelé les soins sexuels[29] que prodigue un pédophile à un enfant et les soins maternels qui lui font défaut[30]. Sans doute mal compris en 1988 lorsque notre livre a paru, ce constat n’était en rien une justification de la pédophilie, mais s’interrogeait déjà sur la nature plurielle du désir d’enfants, pluralité qui lui reconnaît une nature sexuelle. Mais s’il ne fait aucun doute pour nous que l’acte pédophile ne procède pas toujours du viol, il n’empêche que le pouvoir qu’exerce l’adulte sur l’enfant oblige le premier à une réflexion sur l’exercice de ce pouvoir dans sa relation au second, pouvoir limité par le tabou de la pédophilie qui structure le désir d’enfants.

Mettre au même plan adulte et enfant est aujourd’hui particulièrement flagrant avec les adolescents. Le jeunisme actuel des adultes, que décrivent bon nombre d’observateurs de notre société, entretient le flou entre les générations, particulièrement dans le domaine de la sexualité. Cette observation se vérifie facilement lorsque des parents ont une sexualité hors du champ de la famille et n’agissent guère différemment dans ce domaine de leurs enfants devenus adolescents. Dans cet entre-deux de l’adolescence, marqué par ce flou social, c’est bien sur la question du désir d’enfants que se marque la différence. « Je te désire, mais je ne désire pas ton corps pourtant désirable pour moi. » pourrait être la formule qui permet à l’adulte éternellement jeune de marquer sa différence, désir pédophile, où père et mère, homme et femme sont confondus, désir tabou qui, sublimé,  permet de rester parent, hors du cadre de la famille classique.

Entre soins sexuels et sexualité adolescente, le tabou du corps de l’enfant comme objet sexuel se trouve bousculé aux âges extrêmes de l’enfance, celui de la toute première enfance où l’intimité des contacts est très grande entre l’adulte qui prodigue ses soins et le bébé qui les reçoit et celui de l’adolescence où les remaniements pubertaires mettent au premier plan la question de la sexualité. Et ce n’est probablement pas un hasard si ces deux périodes de la vie sont l’objet d’un nombre impressionnant de publications et intéressent autant les « psy » sollicités pour apporter des réponses. Avec le bébé, le corps est, pour les parents, le premier lieu de la transmission du désir d’enfants, lequel s’exprime quasi-exclusivement par les soins qui lui sont prodigués. Avec l’adolescent, c’est aussi le corps qui s’exprime, mais à l’inverse du bébé qui s’attache, il devient le lieu de la séparation d’avec les parents, le lieu du désir d’un autre.

Cette particularité de l’adolescence explique pourquoi son corps est, depuis toujours, l’objet de préoccupations sociales particulières. Tous les rituels d’initiation, quelles que soient les sociétés qui les pratiquent, font au corps une place prépondérante comme lieu du passage de l’enfance à l’âge adulte et donc de la transmission. Que ce soient par la douleur infligée, les mutilations rituelles comme la circoncision ou l’excision, les marques laissées sur le corps comme les tatouages ou encore les relations sexuelles initiatiques comme l’homosexualité, la littérature ethno¬logique abonde d’exemples dans ce sens. Ces rituels n’ont plus cours dans nos sociétés, mais trouvent une équivalence dans les comportements troublés de certains adolescents comme l’anorexie, les addictions, les conduites à risques, les automutilations, comportements par lesquels leur corps est mis en jeu pour devenir le lieu de l’affiliation/désaffiliation aux désirs des parents.

Pour conclure

Entre son monde à lui et les institutions qui le gouvernent, à commencer par sa famille, j’ai tenté d’esquisser ici le portrait de l’enfant dans la cité. Individu à part entière ou presque, autant enfant de la nation que celui de ses parents, affilié/désaffilié, sujet désirant en devenir, sa place se redessine dans nos sociétés occidentales individualistes. Le droit d’inventaire auquel l’enfant peut prétendre rend beaucoup moins aisée la question de la transmission au sein de laquelle le complexe d’Œdipe et le tabou de l’inceste ne peuvent plus à eux seuls structurer un individu dans son rapport à sa famille. Ce constat est d’autant plus nécessaire à faire que les nouvelles formes familiales viennent interroger les ressorts actuels de la filiation qui ne peut plus seulement reposer sur la seule biologie. Les enfants sont conçus aujourd’hui par les désirs de leurs parents (quelques soient ces parents) dont ils ont à s’émanciper pour devenir des individus citoyens à part entière. Ces désirs sont médiatisés par l’organisation sociale qui inscrit le tabou de la pédophilie pour structurer aujourd’hui les liens de parenté au sein des familles modernes, au risque de faire l’impasse sur le corps de l’enfant comme lieu de transmission des désirs.

[1] F. de Singly : Les uns avec les autres, Armand Colin, Hachette Littératures, Paris, 2003.
[2] A. Ehrenberg : la société du malaise, Odile Jacob, Paris, 2010.
[3] E. Illouz : Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, Les Editions du Seuil, Paris, 2012.
[4] M. Tort : La fin du dogme paternel, Flammarion, Aubier, coll. « Champs », Paris, 2005 et 2007.
[5] R. Teboul : Deviens adulte ! L’adolescent entre désir et filiation, Armand Colin, Paris, 2011.
[6] M. Segalen : À qui appartiennent les enfants ?, Éditions Tallandier, Paris, p. 85.
[7] F. de Singly : Ibid., p. 27-74.
[8] M. Segalen : op. cit. p. 22-24
[9] Ibid., p. 45.
[10] P. Bourdieu, J.-C. Passeron : Les héritiers, Les Éditions de minuit, Paris, 1964.
[11] R. Castel : « Le roman de la désaffiliation, à propos de Tristan et Iseut », Le Débat, 61, p. 152-164.
[12] F. de Singly : Les uns avec les autres, op. cit., p. 73.
[13] M. Segalen : op. cit. p. 47-70.
[14] J. Goret : « L’essai d’une “phalangette“ d’enfants », Topiques, 4-5, Presses Universitaires de France, Paris, 1970, p. 191-204.
[15] B. Bettelheim : Les enfants du rêve. Une expérience d’éducation communautaire dans un kibboutz d’Israël, Robert Laffont, Paris, 1971.
[16] M. Godelier : Métamorphoses de la parenté, Fayard, Paris, 2004.
[17] M. Segalen, op. cit., Chapitre IV, p. 95-121.
[18] R. Teboul : Neuf mois pour être père, Calmann Lévy, Paris, 1994.
[19] I. Théry : Le Démariage - Justice et vie privée, Odile Jacob, Paris, 1996.
[20] R. Barthes : Le Neutre, op. cit., p. 261.
[21] F. de Singly : Les uns avec les autres, op. cit., p. 68.
[22] F. de Singly : Le soi, le couple et la famille, Nathan, Paris, 2000, p. 31-46.
[23] R. Teboul : Deviens adulte ! L’adolescent entre désir et filiation, op. cit..
[24] M. Segalen : op. cit., Chapitre VI, p. 151-174.
[25] G. Agamben : Qu’est-ce qu’un dispositif ?, 2006, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2007.
[26] É. Badinter : L’amour en plus, Éditions Flammarion, Paris, 1980.
[27] C. Gauthier-Hamon, R. Teboul ; Entre père et fils - La prostitution homosexuelle des garçons, Presses Universitaires de France, « Le Fil Rouge », Paris, 1988.
[28] Voir R. Teboul : Deviens adulte ! L’adolescent entre désir et filiation, op. cit., Chapitre IV.
[29] Expression empruntée à M. Khan : Figures de la perversion, 1979, Éditions Gallimard, Paris, 1981, p. 193.
[30] C. Gauthier-Hamon, R. Teboul : op. cit., p.

Communication faite au colloque organisé les 14 et 15 novembre 2014 à la cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette par les l’API, les CEMEA et l’IMEC : «Tony Lainé - La raison du plus fou».

Création : 23.12.2014
Mise à jour : 26.02.2015

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