L'hospitalisation psychiatrique des adolescents :
une rupture dans la continuité

De prime abord, avant d’aborder notre exposé, il me semble judicieux de faire une brève présentation de l’Unité Ado 93. Portée sur les fonds baptismaux au mois d’Octobre 2001, suite à un travail reconnu du Dr Roger TEBOUL et du précédent cadre Philippe Giesberger (à qui je rends l’honneur à cette occasion), cette unité couvre et répond aux besoins en santé mentale d’un bassin de population  qui jadis en était dépourvu. Logée dans un premier temps dans cadre architectural réduit avec une capacité d’accueil limitée à 4 lits, l’Unité Ado a grandi et vit aujourd’hui son adolescence. Depuis octobre 2013, le service d’hospitalisation se trouve dans ses nouveaux locaux. Actuellement 6 lits sont ouverts sur une capacité d’accueil prévue de 9 lits. Implantée au sein du CHI André Grégoire de Montreuil, l’Unité Ado 93 est une unité d’hospitalisation à temps plein. Elle est rattachée à l’établissement public de santé de Ville Evrard. Elle fait donc partie du 3ème secteur de psychiatrie infantojuvénile de la Seine –Saint –Denis. Cette unité d’hospitalisation n’est pas « stricto sensu » sectorielle. Elle peut hospitaliser des adolescents de tout le département, aussi de la région. Service « ouvert », l’unité hospitalise et soigne des adolescents entre 12 et 18 ans souffrant de troubles psychologiques  qui s’expriment de façon aiguë et qui nécessitent un travail de séparation ou d’évaluation.

Après avoir donné un aperçu général sur l’unité, revenons sur l’essentiel c’est-à-dire l’essence de notre travail, la prise en charge des adolescents hospitalisés : une rupture dans la continuité…quelle antinomie !!!!

Voila un intitulé qui peut paraître bizarre, voire même paradoxal, c’est vrai ! Mais c’est un peu fait exprès pour attirer votre attention et ainsi pour vous parler de la nature du travail que nous engageons avec les adolescents qui nous sont confiés à l’unité Ado 93.Dans cet intitulé nous pouvons dégager deux propositions, qui illustrent cet énoncé de rupture dans la continuité que nous devons au docteur Roger Teboul.

La première, de fait, renvoie à cette idée que pendant l’hospitalisation les adolescents expérimentent grâce à la présence des différents soignants, qui sont pour eux de véritables supports identificatoires et transférentiels, des modes relationnels différents de ceux justement qui les ont conduits à avoir recours à l’institution psychiatrique. Concrètement, durant cette hospitalisation, même si les adolescents nous déposent ou mettent en scène avec plus ou moins de fracas ou de retenue aussi, leurs difficultés, nous sommes invités à ne pas réagir comme le fait généralement l’entourage. Il nous faut pour cela être à la fois à distance de ce qu’ils manifestent et à distance des émotions qu’ils provoquent à l’intérieur de nous, c'est-à-dire, sans cesse déplacer notre écoute et notre regard .Un exercice pas toujours facile ! Surtout quand ils nous « bourrent » dedans toute la journée ! Quand ils nous fatiguent par le collage ;, par leurs ruminations, questionnement thématique répétitif.. Pour certains l’inertie, pour d’autres, l’enkystement à la façon de l’huître.

Deuxième proposition, le caractère paradoxal de cet intitulé de rupture dans la continuité, nous renvoie directement au travail que chaque adolescent doit accomplir à cet âge et au paradoxe même de l’adolescence, tel qu’il a été théorisé par nos aînés qui parlent à propos de la crise d’adolescence d’un équivalent à ce que d’autres psychiatres ont appelé la crise de milieu de la vie.

En effet chaque adolescent a pour travail essentiel celui de se séparer. Se séparer, non pas pour se perdre ou quitter les siens, mais se séparer psychiquement pour se retrouver autrement avec les autres et au bout du compte avec soi même.

Dit encore autrement, l’adolescence est ce moment de la vie où nous avons à nous autonomiser, assumer une identité sexuée stable et achever les processus de séparation et d’individuation amorcés durant l’enfance. Mais le problème est que si je ne me sens pas assez fort pour affronter le monde, si je me sens vide à l’intérieur de moi ou dans ma tête, il me faut alors l’aide des autres, il faut que j’accepte de prendre à l’intérieur de moi ce qui fait la force et les qualités de ceux que j’admire, ou que j’ai admirés. Le plus généralement ces supports identificatoires ce sont les parents, mais en leur demandant de l’aide, en me rapprochant d’eux pour faire le plein d’identifications, je me mets sous leur dépendance et menace sérieusement mon désir d’autonomie...c’est ça le paradoxe de l’adolescence.

Comment se séparer de ceux auxquels on cherche en même temps à s’identifier, c'est-à-dire les parents….. ?

Tous les adolescents qui nous sont confiés ont plus ou moins en commun cette problématique. Le plus souvent leurs symptômes et manifestations psychopathologiques témoignent de cette recherche identitaire et de leurs grandes difficultés à contenir à l’intérieur de leur psyché les conflits liés à ce passage de la vie.

Pour les patients en proie à des troubles très graves, que l’on rencontre dans les états psychotiques, il s’agit d’autre chose, c’est comme s’ils étaient au delà de cette problématique

Mais cela dit qu’ils soient psychotiques ou pas notre approche est la même avec eux.

Il s’agit pour nous, l’air de rien, de nous rendre proches de ces adolescents pour écouter ce qui déraille, ce qui ne va pas, pour plus tard mettre en place les modes de suppléance nécessaires et les plus adaptés. Mais rentrer en relation, c’est difficile de le faire directement Les adolescents ont un problème de perception de l’autre et ils ne comprennent pas toujours pourquoi nous voulons nous occuper d’eux, et nombreux sont celles et ceux qui nous demandent si nous ne sommes pas « pédophiles » ! En fait avec ces adolescents en grandes difficultés on s’aperçoit comme dans la psychose d’ailleurs, qu’une trop grande proximité peut-être vécue comme une intrusion, un abus (d’où cette interrogation sur la pédophilie), et qu’à l’inverse marquer de la distance peut être ressentie comme de l’indifférence ou un abandon. C’est pour cette raison que nous pensons que toute relation doit passer par l’intermédiaire de quelque chose, d’une tâche, d’un objet, d’une passion et plus encore avec les adolescents chez qui l’ordre des générations est bouleversé, ce que l’on appelle une médiation. A défaut nous risquons de provoquer des accidents de transferts, érotiques ou agressifs.

Ces intermédiaires, ces médiations qui ne sont en fait que des prétextes à la relation s’étayent sur la réalité et le social. Les plus importants et les plus simples à mettre en place ce sont tous ces moments, tous ces actes simples de la vie quotidienne qui vont du lever au coucher en passant par la toilette, les repas, l’entretien de la chambre, des sorties au marché ou au musée. Nous pourrions aussi parler de la lecture du règlement intérieur qui présente l’unité à chaque arrivant, qui annonce le travail qui s’y engage et dit les droits et devoirs de chacun au sein de cet espace communautaire que représente l’hospitalisation.

Il y aussi les ateliers thérapeutiques obligatoires, qui rythment la vie de l’unité et qui illustrent bien ce qu’on entend par « cadre institutionnel ». Ils en condensent et rassemblent tous les éléments, c’est-à-dire, un lieu, des personnes, un horaire, une durée avec un début, un milieu et une fin, une reprise, des règles et des interdits qui, l’air de rien, protègent, contiennent les pulsions. Par exemple, à l’atelier théâtre, activité des plus intimidantes, où il faut donner de soi publiquement, c’est la durée qui protège soignants et soignés : les deux parties savent qu’à un moment donné l’atelier s’arrête. Cela est bien, non seulement pour les soignants lorsque les adolescents sont très pénibles, mais aussi pour les adolescents parce qu’ils voient que les soignants qui bien souvent rechignent aussi à s’exposer sont soumis également à des contraintes (participer à l’atelier et en respecter les horaires), ce qui leur permet de relativiser ainsi la toute puissance qu’ils peuvent nous prêter parfois.

Aussi, le fait que ces ateliers soient obligatoires permet que s’opèrent de la part des adolescents des choix et des refus. La participation aux ateliers et tout simplement aux activités de la vie quotidienne demande en effet un engagement de leur part, un effort sur soi, et ils permettent aussi que s’expriment des oppositions, des désaccords, une confrontation et souvent des transgressions auxquelles il s’agira de trouver et de donner un sens en fonction de l’histoire de chacun. D’ailleurs, dans le même ordre d’idée, le fait de réglementer la vie de l’unité, par exemple sur le nombre de coups de téléphone qu’il est possible de passer et recevoir, de négocier la quantité de cigarettes qu’il est possible de fumer quotidiennement, de limiter l’utilisation de la télévision, du MP3 ou de l’ordinateur, ou bien encore d’imposer les horaires du lever et du coucher, permet de cristalliser les conflits que ne manquent pas de provoquer les ados, tout autant pour tester le cadre que pour se construire. L’opposition permet en effet de se démarquer de l’autre, de s’y mesurer et donc de se mesurer soi-même, de voir de quoi on est capable, de se sentir vivant, de s’affirmer et aussi d’être arrêté, limité… d’être pris en charge. C’est ce que cherchent le plus souvent les adolescents sans pouvoir nous le dire (en témoigne, par exemple à l’unité, le siège qu’ils font du bureau infirmier quand l’équipe se retire pour les transmissions orales et écrites). L’important reste pour nous que ces conflits, ces oppositions et parfois passages à l’acte aient un espace, une scène où se jouer.

C’est le cadre institutionnel qui permet cela, parce qu’il est à la fois un contenant et une enveloppe. Sur ce dernier point, tous les mercredis nous organisons une réunion qui rassemble soignants et soignés. Cette réunion est une de ces scènes institutionnelles où peuvent se représenter les conflits qui opposent les adultes et les adolescents, et où chacun peut venir parler et écouter ce qui se dit sur la vie collective. Faire des propositions, discuter d’un menu pour le repas thérapeutique, suggérer des sorties…..

Cela dit, ces outils, ces activités qui sont au cœur de notre travail, ne sont pas une fin en soi, ils sont la condition de ce travail. Ils permettent essentiellement de faire connaissance, de produire des évènements, de programmer du hasard, de nourrir de mots et de paroles ce qui peut devenir une rencontre. C’est cela que nous cherchons, être disponibles à une rencontre. Une rencontre où l’on va essayer d’aborder dans la confiance les raisons et les évènements qui dans l’histoire de ces adolescents et leur famille, les ont conduit, momentanément, à avoir recours à l’institution psychiatrique ; le terme « momentanément » est important parce que nous ne sommes qu’une étape dans leur parcours et qu’il nous faut toujours garder à l’esprit qu’à un moment donné nous devrons nous quitter et passer ou repasser la main à un thérapeute extérieur avec qui se continuera, si besoin, le travail engagé durant l’hospitalisation.

Ce travail se déroule essentiellement durant les entretiens médecins infirmiers. C’est un travail centré sur l’histoire de l’adolescent et de sa famille et au cours desquels on essaie de retisser des liens avec le passé, les vivants et les morts, un travail où l’adolescent peut interroger sa place et sa fonction au sein de sa famille, et où, avec elle, on essaye aussi de retrouver les figures inconscientes auxquelles il s’est identifié ou auxquelles on l’a identifié. Cette activité d’entretien est également nourrie par un travail parallèle qui se fait aussi confidentiellement, C’est la construction de l’arbre généalogique. L’élaboration du génogramme souvent animée par une éducatrice et un soignant est un moyen, un outil d’enrichissement de l’entretien. Appelé aussi génosociogramme, il est une représentation graphique d’une famille rassemblant sur un même schéma les membres de celle-ci, les liens qui les unissent, et les informations biomédicales et psychosociales qui s’y rattachent. Il permet de recueillir l’information essentielle à la compréhension de la situation de l’adolescent qui est sous nos soins et d’observer en cours de la rédaction ses réactions et ses commentaires. Mine appréciable, cet entretien par le biais du génogramme suscite parfois la révélation d’événements pénibles comme par exemple le suicide de l’un de membres de la parenté ou peut être la marginalité ou les habitudes de vie que la famille préférerait taire, tels l’alcoolisme, l’inceste ou encore l’emprisonnement d’un parent. Sous l’égide d’un  éducateur, accompagné d’un soignant, ce travail implique un lien de confiance, pas toujours acquis de prime abord. Pour ce faire, avec les adolescents il est élaboré un lexique de couleurs, de formes et de symboles qui comprend des cœurs, des éclairs, des tombes, des livres, autant d’objets et d’allégories qui permettent de façon détournée de parler des liens familiaux et de soi.

Un ancien infirmier, en langage imagé, parle de ces entretiens de la manière suivante : « Nous procédons comme à une recherche de lien au sens informatique, un travail qui permet d’accéder à chaque étape, à un autre niveau et qui va permettre que se déroule une histoire. » Octave Mannoni aurait dit lui, que c’est un travail qui procède par associations et qui nous permet d’accéder à une autre scène, « L’autre scène »  c’est celle de l’inconscient.

Pendant ces entretiens, nous ramenons aussi ce qui se passe dans la vie de tous les jours dans l’unité et tentons de penser la qualité des relations que l’adolescent entretient avec le groupe et l’équipe au travers des différentes activités thérapeutiques. Ce travail sur la nature des liens, sur la façon dont on investit l’autre, est important, notamment, on y revient toujours, en vue de préparer la façon dont nous allons nous quitter à l’issue de l’hospitalisation. Nous pensons, en effet, que pour ces jeunes, le plus souvent en rupture, et pour lesquels le travail psychique le plus difficile à élaborer est d’accepter et d’apprendre et à se séparer, il est très important de bien se quitter. Nous voulons qu’il garde, et nous aussi, un souvenir positif de son passage et cela ne signifie pas forcément un bon souvenir. Pourquoi ? Parce que l’hospitalisation est un moment qui reste dans nos mémoires, c’est un travail qui a compté, durant lequel on s’est engagé et où nous nous sommes transformés. Les soignants en sont les garants et les témoins. Et pour les adolescents nous sommes la preuve que quelque chose a bien eu lieu. On peut s’en rappeler plus tard, quand ça va mal ! C’est pourquoi nous gardons aussi leurs dessins, modelages ou lettres qu’ils nous laissent en partant. Il est arrivé et il arrive assez souvent que les ados reviennent en visite, parfois, un deux ans plus tard et demandent à revoir leur chambre, et sont enchantés de retrouver des messages ou des dessins accrochés aux murs de la salle commune, ou dans un bureau. Voilà autant de raisons pour lesquelles nous sommes attentifs à la qualité des investissements et des relations qui peuvent se tisser pendant l’hospitalisation.

L’adolescent en souffrance est souvent qualifié de déviant, de difficile… et pose problème. L’exclusion est son épée de Damoclès. Notre pratique se situe au point de convergence de deux mondes contradictoires. La société  (l’école, la famille..) qui attend une normalisation du comportement et le champ des soins qui passe par l’acceptation d’un certain degré de marginalité. Notre place nous impose d’assurer les deux termes de cette contradiction. Les troubles de l’adolescent en difficultés psychologiques sont à comprendre dans un ensemble de rapports complexes réels ou imaginaires avec son entourage social, familial, culturel. C’est dans cette interaction permanente que se constituent son identité, son histoire et les éventuels avatars de son développement. Les symptômes ainsi présentés sont non seulement les moyens qu’il trouve pour se défendre d’une angoisse fondamentale mais aussi ces symptômes sont l’indice d’une demande que nous devons entendre. Au regard de ce qui est dit  à l’Unité Ado dont le principe de soins est collectif, les soignants utilisent les différents outils qui font du cadre institutionnel un  moyen de comprendre et d’accepter les singularités et les différences. Nous sommes une béquille, comme j’aime le rappeler aux adolescents, mais une béquille transitoire…à la fin, on se sépare.
Roger Tédi, Cadre de santé à l’Unité Ado 93

« Comme on s’est aimé, on se quitte. »
« Comme on fait son lit, on se couche. »

Roger vient de vous parler du lit, de comment on fait son lit à l’Unité Ado 93, c’est-à-dire de l’organisation de notre institution. Moi je voudrai plutôt vous parler de la façon dont on se couche à l’Unité Ado, dans ce lit institutionnel.

Autrement dit, je voudrai vous parler des individus qui nouent des liens entre eux, dans ce lit, ceux qu’on appelle communément les soignants et ceux qu’on appelle communément les patients. Je voudrai vous parler également des institutions partenaires avec lesquelles l’Unité Ado noue des liens, à commencer par la première, la famille. Et enfin, je voudrai vous parler de la façon dont ces liens se dénouent, autrement dit , pour reprendre mon premier aphorisme, la façon dont on se quitte après s’être aimés.

Vous remarquerez que depuis le début de mon intervention, je file une certaine métaphore qui depuis Socrate est, somme toute, très classique, mais qui n’est pas anodine lorsqu’il est question d’adolescence. Je vous laisse y penser…

Roger vous a parlé tout à l’heure de ce que les anglo-saxons (une fois n’est pas coutume) appellent le « middle life crisis », la crise du milieu de vie, pour la comparer à la crise de l’adolescence. Pour tout vous dire, je me suis demandé un instant si ce n’était pas un prétexte pour aussi parler de nous, je veux dire de lui, de moi. Car je connais Roger, il s’implique toujours dans ce qu’il fait, c’est ce qui fait sa force. Comme vous pouvez le constater, lui comme moi traversons cette fameuse crise du milieu de vie, qui, l’air de rien, peut durer… Je le suivrai volontiers sur cette piste, ne serait-ce que pour aborder le fait que nous sommes adultes et supposément parents et que cela n’est pas anodin dans notre travail au quotidien. Combien de fois avons-nous déjà entendu de la bouche de nos patients que nous étions vieux, et moches. À cela aussi, je vous laisse penser. Mais, au-delà de ces considérations personnelles (qui, juste en passant, font le miel de notre travail), en évoquant la crise du milieu de vie, Roger faisait ainsi allusion à un modèle pour penser l’adolescence. Le modèle très actuel de la crise emprunte aux théories du changement en sociologie, aux théories physiques des états d’équilibre, aux théories des systèmes, le tout appliqué au psychisme humain, notamment par Erikson.

Je préfère, pour ma part, parler de passage, au sens où les ethnologues l’entendent, notamment A. Van Gennep qui a décrit les rites de passage. Le passage c’est le moment de la vie d’un individu où son état social se transforme et qui donne lieu à des rituels dans les sociétés traditionnelles : la naissance, l’initiation qui signe le passage de l’enfance à l’âge adulte, les fiançailles, le mariage, l’accouchement, les funérailles… Si je tiens à ce concept pour parler d’adolescence, c’est parce que, à mon sens, il est le mieux à même de tenir compte des liens entre un individu adolescent et le contexte dans lequel l’adolescence survient. Il permet aussi une autre lecture de ce qu’il est convenu d’appeler les pathologies de l’agir à l’adolescence, tant certains comportements perturbés des adolescents rappellent, presque comportement pour comportement, des séquences de rituels d’initiation dans des sociétés traditionnelles. J’ai publié en 1988, avec C. Gauthier-Hamon un livre sur le sujet de la prostitution homosexuelle des garçons où nous montrons la grande proximité existante entre certains comportements présentés par des adolescents prostitués ou non qui ont des relations avec des adultes pédophiles et des rituels d’initiation où l’homosexualité occupe une place centrale. Or, aujourd’hui, nos sociétés occidentales, urbaines, individualistes n’organisent plus de rituels pour marquer ce passage de l’enfance à l’âge adulte. L’individu adolescent est obligé de bricoler du lien, par ces comportements troublés qui interpellent la société tout entière. Ce bricolage ressemble à un rituel, mais quel ethnologue oserait parler de rite individuel ? Une ineptie conceptuelle. Et pourtant, si l’on en croit F. de Singly dans un de ces derniers livres, les uns avec les autres, c’est aujourd’hui l’individu qui est le support du lien social, c’est lui qui crée du lien.

Avec la sociologie d’une part, lorsqu’elle s’intéresse ainsi à l’individualisme et avec la politique d’autre part, et l’idéologie qui a pris le pas sur toutes les autres, le libéralisme, force nous est de constater que ce à quoi aspire tout homme aujourd’hui est de vivre libre. Mais paradoxalement cette liberté se paye par un contrôle des institutions d’état, la justice, l’école, les services sociaux, la médecine et plus particulièrement la psychiatrie et ce, au détriment de la famille qui a perdu depuis quelques décennies son caractère de famille bourgeoise, tant elle est recomposée, adoptive, monoparentale ou même homoparentale. Ce paradoxe d’être plus libre dans le même temps que contrôlé, M. Foucault l’explique très bien lorsqu’il analyse l’exercice du pouvoir dans nos démocraties et ce qu’il a appelé la « biopolitique ». En un mot, le credo qui fonde l’individu contemporain pourrait se résumer dans ce slogan au parfum nietzschéen : « Deviens ce que
tu es ! »

Comment l’adolescent d’aujourd’hui se conforme-t-il à cette injonction ? C’est la question que nous nous posons sans cesse à l’Unité Ado. Car pour devenir ce que l’on est, il convient de se débarrasser de toutes les influences extérieures pour naviguer au plus près de son désir. L’adolescent qui devient notre patient est, lui aussi, soumis à ce paradoxe de s’attacher pour mieux se détacher et s’émanciper ainsi des liens qui l’unissent à ses parents, à ses éducateurs et, à l’Unité Ado, de ceux qui l’unissent aux soignants.

Ceux qui interrogent de la façon la plus brutale la nature de ces liens sont les adolescents qualifiés de psychopathes, ceux qui, passez-moi l’expression, « foutent le bordel » dans leur famille, à l’école, dans les foyers, bref dans toutes les institutions qu’ils fréquentent et se trouvent ainsi rejetés violemment pour s’échouer sur le rivage de la psychiatrie. Comment devenir adulte lorsqu’on est un adolescent rejeté de partout ? De même, comment devenir adulte lorsqu’on est un adolescent incapable de se séparer de ceux qui vous aiment ?

Nous avons affaire à ces deux types d’adolescents qui parfois deviennent amis le temps de leur hospitalisation, se confient l’un à l’autre, comme ce fut le cas à l’Unité Ado. D’un côté une jeune fille de bonne famille, choyée, qui a voulu mourir (soit dit en passant, une façon radicale d’envisager la séparation d’avec sa famille) et de l’autre, une jeune fille délaissée dont la mère psychotique est régulièrement hospitalisée et dont le père violent est déchu de son autorité parentale ; une fascination réciproque de l’une qui est aimée, attachée par l’amour et de l’autre qui est larguée, sans amarres. Les soignants ne s’attachent pas de la même façon à ces deux types d’adolescents. Il y a ceux qui ont un faible pour les adolescents qui sont attachés par l’amour et veulent s’émanciper et ceux qui ont un faible pour les adolescents qui sont rejetés. Et, à l’inverse, il y a ceux qui ne supportent pas les adolescents qui veulent s’émanciper de l’amour qui les attache et ceux qui ne supportent pas  les adolescents qui font tout pour se faire rejeter. C’est selon. Ce ne sont pas forcément toujours les mêmes soignants avec les mêmes adolescents. Mais une chose est certaine, le travail que nous faisons permet l’expression de ces mouvements d’amour et de rejet, mouvements dont la prise en compte, l’analyse sert de matière première à notre travail de soignants, ces mouvements qui, bien souvent, rejoignent ceux des familles et de nos institutions partenaires. C’est inlassablement que nous poursuivons ce même travail de refaire des liens pour mieux les éprouver et s’en détacher. C’est inlassablement que nous vivons ce paradoxe de la rupture existentielle de l’adolescence dans la continuité du sujet adolescent.

Quels outils utilisons-nous pour ce travail relationnel ?
Des médicaments parfois lorsque la douleur est trop forte.
Des gestes aussi, lorsque nous devons contenir, consoler.

Des mots surtout, lorsque nous recevons familles ou institutions dans le cadre des entretiens cliniques dont Roger vous a déjà parlé ou dans le cadre de la réunion soignants-soignés ou enfin dans le cadre des réunions de synthèse clinique qui permettent d’élaborer ces liens.

Avec en ligne de mire, toujours, la question de la fin, même si cette fin est provisoire, même si on sait que l’adolescent risque de revenir. C’est à ce prix que le travail s’opère, au prix de la séparation, de l’émancipation, ce qui aujourd’hui fonde l’individu dans son inscription sociale. Car, au fond, si le travail est bien fait, on ne remet plus un adolescent soigné à sa famille ou aux institutions qui s’en occupent, on le remet à lui-même (si j’ose dire) et c’est sans doute cela que les adolescents ont compris lorsqu’ils nous écrivent une fois sortis pour nous rejoindre sur ces constats : « J’ai grandi avec vous. » « Je sais un peu plus ce que je veux. » « J’ai compris que je m’étais perdu en faisant mes bêtises. »

Dans les rituels d’initiation existe toujours une période d’éloignement de la société, une période de mise à distance. On peut comparer une hospitalisation psychiatrique à cette période d’éloignement au cours de laquelle, tout comme dans les rituels d’initiation, se construit le lien de l’individu à la société et plus à sa seule mère, à son seul père, à sa seule famille. La naissance de cet être social, appelé à devenir ce qu’il est, est ce qui nous anime au quotidien. La réclusion, l’éloignement, la mise à distance impliquent cependant qu’on retrouve le monde, sinon c’est qu’on s’est perdu en chemin. D’où cette idée de rupture dans la continuité, d’où l’importance de se quitter, autant avec les adolescents patients que les institutions qui les entourent (famille comprise), en ayant conscience du travail accompli, de ce travail de séparation, d’individuation.

« Comme on s’est aimé, on se quitte. »
« Comme on fait son lit, on se couche. »

Intervention du Dr Roger Teboul et de Roger Tedi, respectivement médecin responsable et cadre de l'unité d'hospitalisation adolescents de l'EPS de Ville-Evrard à Montreuil au cycle de formation à la pédopsychiatrie proposé par le service de la formation continue de l'EPS de Ville-Evrard, le 24 septembre 2014.

Création : 09.02.2015
Mise à jour : 26.02.2015

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