Le psychiatre, le secteur et la banlieue :
petits arrangements avec la vie

Ma pratique de secteur dans la banlieue de Paris aurait-elle une spécificité qui mérite d’être relevée ? La question se pose sans doute au regard des récentes publications où la pauvreté apparaît comme un véritable facteur de risque dans bon nombre de pathologies mentales [1]. Le trouble des conduites, rendu célèbre par la récente expertise collective de l’Inserm [2] et surtout l’exploitation politique qui ne devait pas manquer d’en être faite, notamment  avec le projet de loi sur la prévention de la délinquance, viendraient désigner une nouvelle « classe dangereuse », celle des précaires de tout bord, pauvres, mères isolées, immigrés etc.

À lire les recommandations de l’expertise collective, rien ne serait mis en œuvre dans ce pays pour aider les enfants et les adolescents qui présentent ce type de problèmes. Et c’est ce qui me heurte le plus dans toute cette affaire. Méconnaître à ce point la pratique de secteur qui vise, sans aucune distinction, à considérer un enfant ou un adolescent dans la complexité de ses interactions, tant dans sa famille que dans son environnement social, est d’autant plus insultant que cette pratique donne des résultats. Le travail est sans doute long et difficile. Il rencontre de nombreux écueils tels les ruptures de liens, les biographies chaotiques, les origines incertaines, les héritages douloureux, les faillites affectives ou économiques ; ce que les pauvres cumulent plus que d’autres, mais qui, quoi qu’on en dise, font des destins.

Et, sur ce chemin, se construire ou se reconstruire, reste toujours une éventualité qu’on ne devrait jamais négliger… La vie quoi !

Lorsqu’on m’a demandé de faire cette intervention, j’ai ressenti une certaine gêne. Nous venions, quelques mois auparavant, de lancer un mouvement ou plutôt de pousser un cri d’alarme. La situation de la pédopsychiatrie, dans le département où j’exerce, la Seine-Saint-Denis, était épouvantable. Nous avions décidé, avec l’aide du Conseil Général, d’y organiser des États Généraux. Nous étions, depuis plusieurs années déjà, fédérés sous la forme d’un collectif, « le Collectif Pédopsy 93 », qui réunit des psychiatres d’exercice aussi bien public qu’associatif ou que privé. Il se trouve que, un mois avant la tenue de cette manifestation, avait éclaté, depuis Clichy-sous-Bois, ce que les Renseignements Généraux ont appelé une « révolte populaire ». C’était il y a un an en novembre 2005. Nous avions été devancé dans l’expression de notre cri par les adolescents des cités, ce qui, sur le moment, ne l’a rendu que plus audible.

Un amalgame à éviter

Au cœur de l’actualité, ces États Généraux ont eu une large audience médiatique qui, hélas, n’a pas rapporté les retombées financières, que nous escomptions. La réponse à ces cris, fut et demeure un silence assourdissant… Cette manifestation, au moment où les adolescents se retrouvaient sur le devant de la scène, nous a incités à nous poser une question cruciale qui se retrouve dans l’interview que j’avais donnée à l’époque à Cécile Prieur, du journal « Le Monde ». Il apparaissait clair que, si la banlieue cumulait un certain nombre de désavantages sociaux, il nous importait, plus que tout, de ne pas faire d’amalgame. « Psychiatriser la misère sociale » était l’écueil à éviter à tout prix.

L’exercice était d’autant plus difficile que venait de paraître, en septembre 2005, une expertise collective de l’Inserm sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent. Une revue exhaustive des publications de la littérature anglo-saxonne est présentée dans cette expertise. Ces publications pointent la misère sociale comme facteur de risque dans la survenue de ce type de trouble. Mères adolescentes ou isolées, familles déstructurées, environnement psychosocial défavorable, etc., la population ainsi repérée devient la cible privilégiée des programmes de prévention qui sont préconisés dans la synthèse et les recommandations de cette expertise [3] :

…En dehors du contexte strictement familial, le rôle de l’environnement psychosocial dans le développement de troubles des conduites est également étudié. À ce titre, Stouhamer et coll. (2002) soulignent que les enfants des quartiers défavorisés ont à la fois une plus grande prévalence de facteurs de risque et une plus basse prévalence de facteurs de résilience. Selon Wikstrom et Loeber (2000 le fait de vivre dans un quartier défavorisé n’a pas d’impact direct sur le comportement des garçons à haut risque individuel. Cependant, pour ceux présentant un faible risque, le contexte environnemental peut jouer un rôle néfaste à l’adolescence... [4]

Le jour de nos États Généraux un tract était distribué pour appeler les professionnels de l’enfance à se mobiliser contre les conclusions de cette expertise. Il faut dire que ces recommandations venaient apporter de l’eau au moulin du projet de loi de prévention de la délinquance qui prévoyait le dépistage systématique des enfants violents dès l’âge de trois ans. Ainsi naissait un autre collectif, le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans », émanant du syndicat des médecins de PMI, du syndicat des médecins de Santé Publique, de l’Association des Psychiatres de secteur Infantojuvénile (API), dont je suis Vice-président, des personnalités de la pédopsychiatrie hospitalo-universitaire, des associations de psychologues qui interviennent sur la petite enfance…. Une pétition était lancée sur Internet qui a reçu à ce jour près de 200 000 signatures. Un des résultats de cette forte mobilisation, non seulement des professionnels mais plus largement des citoyens et des parents, a été le retrait de ce dépistage précoce du projet de loi. Mais, et ceci reste pour moi problématique, la question de ce dépistage précoce n’est pas abandonnée, puisqu’il est dorénavant prévu dans un autre projet de loi, plus politiquement correct, celui sur la protection de l’enfance.

Michel Foucault, lorsqu’il s’intéresse à l’archéologie des sciences humaines dans Les mots et les choses ou encore à la naissance de la clinique dans son livre éponyme, démontre magistralement comment la production de savoir est soumise aux différents jeux de pouvoir et ce, d’autant plus que les productions scientifiques se disjoignent d’un savoir universitaire, tout du moins dans le vaste domaine des sciences de l’Homme. Il est nécessaire aujourd’hui, et le débat autour de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites en atteste, de se forger des outils pertinents pour une analyse de phénomènes qui, à l’évidence, ne peuvent se contenter d’une seule grille de lecture, qui se voudrait scientifique et, de ce fait, a-théorique. Ce qui, pour moi est, au mieux une illusion, au pire une manipulation au parfum totalitaire.

La maladie, comme le rappellent les anthropologues, a trois composantes : la maladie du médecin, la maladie du malade et la maladie de la société  [5]. Ce constat devrait être dans la tête de chaque médecin et dans celle de chaque chercheur qui se donne pour vocation l’étude des comportements humains, question qui agite la psychiatrie depuis bien longtemps. La théorie de l’hérédodégénerescence en vogue au XIXème siècle, le pervers constitutionnel de Dupré au début du XXème siècle, le vote de l’association américaine de psychiatrie pour sortir l’homosexualité de la classification des maladies de l’OMS, la question de la psychopathie qui a récemment fait l’objet d’une conférence de consensus, celle des délinquants sexuels (délinquant ici n’est pas un mot anodin), le récent projet de loi de prévention de la délinquance qui utilise la psychiatrie à des fins policières de maintien de l’ordre public, tout cela montre combien comportements troublés et ordre social sont étroitement liés. Il serait vain, voire dangereux, de vouloir à toutes fins objectiver « scientifiquement » une telle nosographie, surtout lorsque les critères qui servent à cibler les populations à risques deviennent exclusivement des critères sociaux, avec la désignation de ce qu’on a pu, à d’autres époques, appeler « les classes dangereuses ».

Le manque de père

Ce préalable fait, je me sens maintenant beaucoup moins gêné pour aborder la question des « pertes et manques dans les familles », comme je peux l’appréhender dans ma pratique de pédopsychiatre de secteur, quand bien même ce secteur se situerait dans la banlieue de Paris.

Une des caractéristiques de l’organisation des soins en psychiatrie, dans ce pays est, précisément, d’offrir les mêmes prestations à une population définie par un territoire géographique. Héritière du grand renfermement, la psychiatrie moderne a largement fait la critique des hospices et autres asiles, pour forger un outil de prévention et de soin qui a toute sa pertinence, pour peu qu’on s’y intéresse. À ce titre le glissement qui s’opère aujourd’hui de la psychiatrie vers la santé mentale est intéressant à relever, car c’est bien dans ce glissement que la pauvreté s’immisce dans le champ des maladies, étant entendu qu’on ne peut pas être en bonne santé mentale lorsqu’on est soumis à des conditions d’existence précaires. Si, de plus, on ajoute à ce constat l’importance (qui viendrait la dénier ?) accordée à la protection de l’enfant, dès sa naissance, contre les agressions de l’existence, la boucle est bouclée et le chemin est balisé qui, en toute logique, devrait conduire nos enfants vers la santé. L’intervention précoce devient, pour reprendre le mot d’un collègue sociologue canadien, Michel Parazelli, une prévention féroce qui contrôle et stigmatise un peu plus encore. C’est du moins le constat qu’il tire des programmes de prévention menés dans son pays, notamment auprès des mères isolées.

Cela me conduit, et ce sera l’objet de mon propos, à parler de ce qui apparaît aujourd’hui comme presque trivial, dans les histoires d’adolescents perturbés : le manque de père. Ou comment le psychiatre de secteur que je suis, loin des programmes de prévention au parfum comportementaliste et loin des soutiens à la parentalité où l’on devrait apprendre aux parents à devenir « suffisamment bons », se fraye un chemin vers ce que tout adolescent se doit de mettre à l’épreuve de sa toute jeune existence, c’est-à-dire l’histoire de sa famille, avec ses trous, ses manques, ses secrets, ses peines et ses joies aussi ? Et j’espère qu’on ne m’en voudra pas si, de mère, il n’est pas fait mention, autrement que de façon anecdotique. Qu’on se rassure, je ne les oublie pas ! Mais à traiter du manque, le risque est grand de tomber dans l’excès, comme nous allons le voir plus loin. 

Deux adolescents vont nous accompagner le long de cet exposé. Si, pour l’un d’eux, le chemin passe par l’exil difficile d’un père, pour le second, dont le nom à particule trahit une extraction sociale de « qualité », l’histoire de son père n’en demeure pas moins celle d’un exil, bien moins lointain, mais tout aussi difficile. Je ne résiste pas à cette petite provocation.

J’ai déjà rapporté l’histoire du premier dans un précédent article consacré à la convocation des pères par les fils à cet âge de la vie [6]. Cet adolescent avait été hospitalisé à deux reprises à l’Unité Ado 93, le service dont je suis responsable au CHI de Montreuil. Le second y a aussi séjourné, dans le même contexte de rupture familiale et sociale, avec pour effet, et non le moindre, la convocation de son père, sur la même base que le premier, mais dans une forme tout à fait différente. Est-ce cette différence de forme qui signe la différence de milieu social ? Je ne me risquerai pas à une telle extrapolation. Il n’empêche que, population à risque ou pas, la similitude est frappante, et c’est là où, je l’espère, ma petite provocation trouvera son sens.

Nadir

Ce garçon commence une psychothérapie lorsqu’il a quatorze ans et demi. Il vient de lui-même, sur les conseils du collège. Il décrit des difficultés relationnelles et s’interroge sur son orientation sexuelle : il se présente comme « bisexuel ». Quelque mois après le début de sa psychothérapie, il est hospitalisé dans l’unité d’hospitalisation du secteur, après avoir révélé qu’il a été victime d’un viol. Il présente alors des symptômes très spectaculaires : il tombe évanoui, se met en danger, s’automutile, ce qui inquiète énormément tout son entourage.

Durant cette hospitalisation, Nadir révèle un autre viol, par un chauffeur de taxi, l’année précédente, lors de vacances en Tunisie, pays dont sont originaires ses parents. Sa mère est omniprésente, son père, très en retrait. Il entretient une relation homosexuelle avec un homme d’une trentaine d’années qui vient lui rendre visite à l’hôpital. Du fait que Nadir a plus de quinze ans, il nous est apparu difficile de signaler cette relation à la justice. En revanche, lorsque Nadir nous révèle qu’il se drogue et se prostitue, que le viol à l’origine de son hospitalisation était le fait de « clients », nous n’avons plus aucune hésitation à en informer le juge des enfants afin qu’une mesure de protection soit mise en place. Toutes ces confidences ayant été faites sous le sceau du secret, une part importante du travail institutionnel a été de permettre à Nadir de parler de ces faits très graves à ses parents, ce qui a pu se produire lors de l’audience chez le juge des enfants.

Cette première hospitalisation est l’occasion pour moi de rencontrer Nadir. La dynamique familiale telle que nous l’analysons alors nous incite à rendre au père une place qui nous apparaît jusque-là incertaine. Sans doute les révélations de Nadir au  sujet de ses deux viols a rendu cette convocation du père plus facile, lui qui est ainsi sommé par son fils de s’exprimer sur des faits aussi odieux. Parallèlement, nous avons permis, lors de cette hospitalisation, la poursuite de la psychothérapie, en accompagnant Nadir à ses séances au CMP.

La mère de Nadir se présente au début de l’hospitalisation de son fils comme une femme d’affaire très occupée. Elle s’occupe d’un petit restaurant Elle est difficilement joignable sur son téléphone portable et fait face sur tous les fronts. Du père de Nadir il n’est jamais question, tant il est effacé devant sa femme. C’est l’hospitalisation de son fils qui va provoquer sa venue. Mère et fils semblent d’ailleurs se satisfaire tout à fait de cette absence et ne comprennent pas pourquoi nous tenons tant à rencontrer cet homme. Tout peut être réglé en son absence et nul n’est besoin de le déranger. Son autorité n’est pas remise en cause, mais il n’a visiblement aucune place dans ce qui peut apparaître comme un véritable couple mère-fils. Sa mère connaît-elle l’orientation sexuelle de Nadir? Visiblement pas.

Nadir ne veut plus rester hospitalisé et fait pression sur ses parents pour sortir. C’est à cette occasion que je reçois pour la première fois le père de Nadir que j’essaie de dissuader de répondre à l’injonction de son fils. Il est, bien sûr, question d’autorité au cours de cet entretien, de blessures aussi. Blessure des viols subis par le fils dont le père, visiblement ému, refuse de parler. Blessures qui concernent aussi ce père immigré, qui a subi de nombreux deuils avant de décider de venir en France, deuils sur lesquels il reste plutôt discret. Nous tombons d’accord sur une procédure de sortie qui recueille l’adhésion de toutes les parties et évitons ainsi un passage à l’acte savamment orchestré par l’adolescent. Il est convenu que je reverrai Nadir au CMP, si la situation se dégradait de nouveau, ce qui n’a pas manqué d’advenir, après les vacances d’été, au moment de la rentrée des classes. Je suis alors conduit à prendre la décision de le ré hospitaliser devant la reprise de comportements d’automutilation.

Lors de cette deuxième hospitalisation, Nadir avoue qu’il a inventé toutes ces histoires de viol, de drogue et de prostitution. Il s’est trouvé pris dans une sorte de spirale infernale à partir du moment où il a dû justifier ses absences du collège. Voyant que la révélation de traumatismes aussi graves lui permettait d’être l’objet de la sollicitude des adultes qui s’occupaient de lui, il a surenchéri sans plus contrôler le déroulement des opérations. Cet aveu, d’abord confié à son psychothérapeute, a un effet quasi instantané sur sa symptomatologie comportementale et lui permet une sortie rapide, avec la condition que je le reçoive avec ses parents, en vue d’entretiens familiaux mensuels.

Nadir est silencieux en présence de son père, lui qui habituellement est plutôt bavard. Il écoute, attentif, la tête baissée, marque indéniable de respect qui sied au fils dans la culture à laquelle il appartient. Son père n’a pas besoin d’élever le ton. Nadir reproduit ainsi un modèle et montre son attachement à cette culture qu’il ne renie en rien. Sans doute, ce comportement de soumission est-il une façade, lorsqu’on sait toutes les frasques perpétrées par le jeune homme. Il n’empêche qu’il témoigne de la façon dont Nadir reconnaît son père comme tel. Mais l’autorité du père sur le fils est dévoyée par Nadir qui la reconnaît pour n’en faire qu’à sa tête. Elle pose la question de la soumission et de son corollaire, la victoire sur le père.

Cette balance entre soumission et représailles qui féminisent le père (comme le soutient G. Devereux [7]) se retrouve chez Nadir. L’homosexualité inconsciente de la relation père-fils trouve un support on ne peut plus réel pour se représenter. Non content d’afficher sa bisexualité, le récit qu’il fait de ses deux viols ne pouvait que convoquer son père sur ce thème. Quoi qu’il en soit de la future orientation sexuelle de cet adolescent, le fait de laisser imaginer à son père ce qui a pu advenir au cours d’un viol homosexuel, oblige ce dernier à se représenter la violence d’un tel acte et à se poser la question d’éventuelles conséquences sur la virilité de son fils. Le père de Nadir est resté plutôt silencieux sur cet aspect des choses. Il se rassure cependant lorsqu’il fait le constat que son fils est un beau jeune homme dont les conquêtes féminines sont nombreuses. Cette question, Nadir a continué d’ailleurs d’y réfléchir dans le cadre de sa psychothérapie où il a raconté ses pratiques homosexuelles, notamment avec des serveurs et maîtres d’hôtel d’un restaurant où il a effectué un stage, restaurant qui répond au joli nom, surdéterminé, de « Chez Papa. »

Quatre années ont passé depuis ces deux hospitalisations. Nadir a rapidement cessé sa psychothérapie, mais s’est toujours arrangé pour donner de ses nouvelles à son psychothérapeute. Il lui a fait savoir qu’il avait été admis au sein d’une association qui s’occupe de réinsérer les jeunes en rupture. Nadir a, en effet, très vite quitté le domicile de ses parents pour tenter sa chance. Il a toujours poursuivi sa relation avec l’homme que nous connaissions, sans cependant décider de vivre avec lui, tout du moins pas immédiatement après avoir quitté ses parents. Un moment tenté par un métier dans la restauration, Nadir n’a pas poursuivi dans cette voie. Aux dernières nouvelles, Nadir se serait pacsé avec son compagnon et commencerait une formation pour devenir policier. Sans doute son expérience passée lui sera-t-elle utile dans l’exercice de son métier. Un destin comme un autre, en somme et des arrangements qui lui ont permis sans doute de se construire dans une orientation ouvertement homosexuelle. Que sera la suite ? Qui sait ?

La question de l’autorité au sein de l’interaction père-fils

Dans Entre père et fils - La prostitution homosexuelle des garçons, C. Gauthier-Hamon et moi-même décrivons l’interaction père-fils au travers de ses composantes sociale et fantasmatique en nous situant dans la suite des travaux de S. Lebovici sur les interactions précoces mère-bébé [9]. L’étude du rapport pédophilique vient éclairer les concepts psychanalytiques d’identification (incluant le concept de narcissisme) et de complexe d’Œdipe ainsi que le concept anthropologique d’initiation. Nous avons autant pris en compte la réalité de l’acte pédophile que les fantasmes qui l’accompagnent, chez l’un et l’autre membre du couple pédophile-enfant et, de ce fait, centré nos réflexions sur la dimension relationnelle dans ce couple.

Je poursuis ces réflexions dans mes travaux actuels et me situe dans le droit-fil des psychanalystes de l’interaction, notamment en m’ouvrant sur la dimension transgénérationnelle de la relation père-fils. Il est évident que la présence physique du père favorise cet abord, mais il est aussi possible de s’en passer, si tant est qu’un lien existe entre père et fils, lien possible dès lors que le fils peut avoir une représentation de son père dans sa tête.

Le transgénérationnel est un concept en vogue aujourd’hui, autant chez les psychanalystes, les thérapeutes familiaux que les spécialistes en traumatologie, qu’ils soient militants de la réparation ou adeptes de la résilience. Je me réfère, pour ma part [10], aux travaux de N. Abraham et M. Torok sur le « fantôme » et la « crypte » [11]ainsi qu’à la notion de mandat transgénérationnel développée par S. Lebovici [12], dans la suite des travaux de S. Fraiberg [13]. La convocation des pères dont les fils sont adolescents permet de révéler, autant pour le père qui la raconte que pour le fils qui l’entend, la dimension transgénérationnelle du complexe d’Œdipe, ce qui n’est pas sans conséquence.

Observer et interpréter la situation œdipienne qui se réaménage du fait de l’adolescence, en focalisant l’attention sur l’interaction, favorise la communication d’inconscient à inconscient et transcende le statut de sujet pour permettre aux protagonistes du couple père-fils un réajustement de leur relation. C’est aussi dans ce contexte que se travaille la question de l’autorité, au cœur de l’actualité sociale. Comment s’exprime-t-elle dans la réalité et quelle réalité fantasmatique recouvre-t-elle, notamment dans le lien qu ‘elle fait entre les générations ? Excès ou manque renvoient à une autre analyse que celle uniquement comportementaliste.

On voit bien, à la lecture des histoires de Nadir et Jérémie, combien l’hospitalisation et sa poursuite devient un enjeu autour duquel père et fils se rencontrent. Pour Nadir, comme pour Jérémie, les pères sollicités dans leur fonction autoritaire, réussissent à se faire entendre car ils sont, d’une part, étayés par une équipe de soins et, d’autre part, par un travail sur l’interaction qui cerne les contours de la relation œdipienne à leur propre père. Les ruptures vécues de façon traumatique, dans la génération des grands pères paternels, sont autant d’éléments qui viennent perturber la bonne marche de la transmission. Singulièrement, l’adolescence des petits-fils est un moment privilégié pour faire le point sur des histoires douloureuses, dans la mesure où se réactive la conflictualité œdipienne dans son aspect transgénérationnel. Cela n’a pas pu se faire pour Nadir, en partie du fait du peu de séances consacrées à ce travail. Mais, sans doute aussi, dans l’histoire de ce garçon, l’immigration, rupture s’il en est dans la transmission des liens, met-elle un frein à l’appréhension de la dimension transgénérationnelle du complexe d’Œdipe. Je pensais, avant que Nadir ne cesse de fréquenter le bureau de son psychothérapeute, qu’il serait possible d’effectuer ce travail, une fois finie l’exploration des serveurs de « Chez Papa ». Visiblement ce qui s’est arrangé pour Nadir passe par l’homosexualité. Qui viendrait aujourd’hui stigmatiser un tel destin ?

En revanche, pour Jérémie, le travail sur la transmission transgénérationnelle est apparu une évidence aux yeux de tous les membres de la famille, sauf peut-être pour sa sœur que je n’ai jamais rencontrée. Néanmoins, l’histoire telle qu’elle se raconte, implique tous les membres de la famille au même titre. C’est du moins le constat fait par les deux parents qui ont clairement exprimé leur souhait d’entreprendre une thérapie familiale à laquelle leur fille doit participer. Cette thérapie familiale vient juste de commencer. J’espère bien que la question de l’agression sexuelle commise par le grand-père maternel sur Jérémie trouvera une autre lecture que celle qui privilégie le simple traumatisme. Il faudra bien que le père s’explique sur ces « élucubrations » issues de son propre travail psychothérapique, et se pose ainsi la question, que pour le moment il semble éviter soigneusement, tout du moins en présence de son fils, de son lien œdipien à son propre père et notamment de la façon dont il a décidé d’abandonner la particule que son fils aimerait bien retrouver. Quels arrangements à venir ? La question, à l’heure où j’écris, est en suspens. Il est clair, cependant, que Jérémie s’ouvre à la vie avec une marge de manœuvre beaucoup plus large qu’au début de notre rencontre.

Je n’ai pas développé ici tout ce qui concerne l’homosexualité père-fils au sein de l’interaction, mais il est important de noter combien ces dimensions de soumission ou de représailles sont à l’œuvre lorsque le père se trouve en présence du fils. Ce que montre particulièrement bien les histoires cliniques de Nadir et Jérémie. Bien sûr, il n’est pas question d’homosexualité agie. Il n’empêche qu’une réflexion sur la réalité du rapport père-fils apparaît nécessaire à l’heure où le passage à l’âge adulte n’est plus codifié au cours d’épreuves initiatiques. Et c’est sur ce point précis des rapports père-fils dans la réalité que je voudrais aussi mettre l’accent. En effet, la symptomatologie qui préside à cette convocation du père dans la réalité, réside, le plus souvent, dans le registre du comportement. Elle déborde le cadre de la famille et interpelle la société par le désordre qu’elle provoque. L’adolescent, par ses éclats, rend public le conflit qui l’oppose à son père, ce qui a, entre autres effets, d’inscrire socialement ce conflit. Cette médiation sociale, qui jadis était assurée par le rituel, se doit de trouver d’autres moyens d’expression. La question est simple : comment devenir adulte, dans notre société occidentale ?

Le manque d’autorité, dont on parle à longueur d’articles de presse ou d’émissions télévisées, pourrait bien trouver son sens ailleurs que dans la faillite des pères, si souvent incriminée pour expliquer les éclats de la jeunesse. La convocation des pères par le ministre de l’Intérieur ou par la ministre de la Famille issue d’un précédent gouvernement, ne se situe pas sur la même scène que la mienne. Le rétablissement de l’autorité, façon Nicolas Sarkozy ou l’aide à la parentalité, façon Ségolène Royale vont dans le même sens du constat de la faillite des pères telle qu’elle se décline aujourd’hui sur la scène sociale. Et G. Mendel dans son dernier livre, Une histoire de l’autorité , appelant à la rescousse Hannah Arendt, a bien raison de renvoyer dos-à-dos les tenants d’un ordre fort, qui n’admet aucune discussion et les adeptes d’un consensus mou, nostalgiques d’une enfance béate. Il plaide pour une réhabilitation du conflit qui, selon lui, reste structurant et dont le modèle psychanalytique est celui du conflit œdipien. Quel cadre une société comme la notre est-elle prête à offrir pour l’expression de ce conflit ? Voilà une question bien troublante, qui dépasse largement les problèmes des banlieues. Les similitudes entre les histoires de Nadir et Jérémie sont flagrantes. L’immigration du département des Yvelines vers celui de la Seine-saint-Denis apparaît tout aussi problématique, dans la rupture qu’elle installe au niveau des liens transgénérationnels, que celle qui est vécue par les parents de Nadir entre la Tunisie et la France. Cette comparaison peut apparaître artificielle. Elle prend, pour moi, tout son sens lorsque je suis amené, comme aujourd’hui, à témoigner de mon expérience de pédopsychiatre de banlieue. Les problèmes ne sont pas si différents à traiter, qu’on soit d’ici ou d’ailleurs, riche ou pauvre, maltraité ou choyé. Je ne peux pas être plus clair.

 

[1]  Voir à ce sujet la littérature anglo-saxonne sur les troubles de l’attachement.
[2]  Expertise collective de l’Inserm sur les troubles des conduites chez l’enfant et l’adolescent – septembre 2005
[3] Cf. chapitres 5, 6 et 8 et le chapitre « Synthèse et Recommandations, Ibid. et Troubles mentaux : Dépistage et prévention chez l’enfant et l’adolescent. Synthèse et recommandations, Inserm, décembre 2002
[4] Ibid. p. 95
[5] M. Augé C. Herzlich : Le Sens du  mal : anthropologie histoire sociologie de la maladie, 1983, Montreux, éd. Archives Contemporaines.
[6] R. Teboul : « Les pères convoqués par les fils à l’adolescence » in De l’âge de raison à l’adolescence : quelles turbulences à découvrir, sous la direction de C. Bergeret-Amselek, érès, 2005, p. 145-164.
[7] G. Devereux : « Représailles homosexuelles envers le père », 1960, Essais d’ethnopsychiatrie générale, TEL Gallimard, 1977, p. 162-172.
[8] S. Lebovici : Le nourrisson, la mère et le psychanalyste, Paris, Le Centurion, « Païdos », 1983.
[9] R. Teboul : - Entre mémoire et oubli : la destinée, La Nuit de Ville-Évrard – Temps, Mémoires, Chaos, Paris, Descartes et Cie, 1993, p. 117-131.
 - Abus sexuel : « Vous avez dit victime ? », L’Èvolution Psychiatrique, 63,1-2, 1998, p. 133-147.
[10]  N. Abraham et M. Torok : L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987.
[11] S. Lebovici : On intergenerational transmission : from filiation to affiliation, Infant Mental Health Journal, 14,4, 1993, p. 26-72
[12] S. Fraiberg & al. : Fantômes dans la chambre d’enfants, 1978, Psychiatrie de l’Enfant, 26, 1, 1983, p. 57-98

Communication au colloque international d CECCOF "pertes et manques dans les familles. Quelles reconstructions possibles ?". Le 18 novembre 2006

Création : 04.02.2015
Mise à jour : 26.02.2015

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