Maison et gouvernement des adolescents :
institution et communauté

Si la famille est la première institution à laquelle l’enfant se confronte, le premier cadre de son expérience, comment se pose aujourd’hui la question des autres institutions qui s’occupent des adolescents en particulier les maisons des adolescents ? 

Rappelons nous les années soixante-dix et le film de Ken Loach, Family life. La jeune héroïne devient folle à cause de l’incompréhension de ses parents qui cèdent à la morale ambiante et aux codes sociaux contraignants plutôt que de prendre fait et cause pour leur fille. Comment, pour les institutions soignantes, se pose aujourd’hui la question des familles qui « rendent fous » leurs adolescents, puisque la famille est censée mettre au centre de ses préoccupations l’émancipation de chacun de ses membres, en s’appuyant notamment sur des considérations de plus en plus psychologisantes [1]? Comment soigner les adolescents en dehors des traitements chimiques et comportementaux, promus par le DSM, traitements qui ne concernent que l’individu et lui seul ? 

L’histoire de Solenn, qui a donné son nom à la maison des adolescents la plus célèbre et dont le portrait orne le hall au-dessus du bureau d’accueil, va servir à inaugurer mon propos. Cette histoire a été rendue publique par ses parents dans les trois livres [2] qu’ils lui ont consacrés et dont la lecture m’a inspiré les réflexions qui suivent, déjà publiées dans mon dernier livre [3].

La maison de famille

Un élément très important dans l’histoire de Solenn concerne la maison de famille qui représente un lieu d’ancrage. La mère y occupe la place centrale de maîtresse de maison et les trois récits montrent tous combien ces lieux comptent dans la vie familiale, ce qui en accentue son aspect le plus traditionnel. Et pourtant la famille Poivre d’Arvor n’est pas forcément un modèle du genre, même s’il n’est à aucun moment fait mention de la double vie, pourtant abondamment décrite dans les médias, du père de Solenn, ce qui peut s’expliquer par le fait que les témoignages sont ceux des deux parents et pas celui de l’adolescente.

L’ethnologue M. Segalen, qui a beaucoup écrit sur la famille occidentale, montre dans son dernier livre, plus particulièrement consacré à la place des enfants dans la société actuelle, combien, dans un passé récent, l’organisation des sociétés rurales faisait une place toute particulière à la maison comme lieu d’ancrage des enfants et aussi comme lieu de transmission des savoirs. Les enfants prennent le nom des maisons où ils naissent et, en s’attachant à celles-ci, s’inscrivent dans une généalogie reconnue du reste de la société. Les grands-parents qui vivent sous le même toit que leurs petits-enfants sont à une place très privilégiée pour transmettre les savoirs nécessaires, dans les travaux des champs pour les garçons et les travaux domestiques pour les filles. Dans les sociétés méridionales, la maison et tous ceux qui y vivent sont la propriété du père, qui la transmet en héritage à son fils aîné. Les mères y règlent la vie domestique et y exercent leur pouvoir d’organisation [4].

Ce système traditionnel d’ancrage n’est plus forcément aussi généralisé que par le passé. La vie urbaine a vu se développer un habitat qui n’est plus attaché à la terre, même si, dans les cités de banlieues, les adolescents se montrent parfois très attachés au territoire où ils vivent, comme cet adolescent hospitalisé dans le service, qui inscrit systématiquement sur ce qu’il écrit ou dessine « 93190 » et « 75010 », les codes postaux de la ville où vit chacun de ses parents. Lorsque les couples se séparent, les enfants peuvent habiter plusieurs maisons, ce qui rend plus difficile la désignation d’une identité à partir de leur lieu de résidence et ce qui contribue à la nécessité de se définir autrement que par l’appartenance à la maison où l’on vit. De plus, les déménagements sont sûrement plus fréquents dans le monde urbain du XXIème siècle que dans le monde rural du XIXème siècle, ce qui rend encore plus difficile l’ancrage social à un lieu unique de l’enfance.

Trégastel est une ville de Bretagne, terre d’origine des parents de Solenn. C’est là que les Poivre d’Arvor acquièrent une maison, peu de temps après la naissance de Solenn, qui devient le lieu de rassemblement de la famille pendant les vacances d’été, mais qui n’est pas la maison des grands-parents où se retrouvent cousins et cousines, comme c’est encore le cas dans ces familles bourgeoises traditionnelles qui maintiennent ainsi des liens transgénérationnels. Cette maison de vacances et celle de Neuilly-sur-Seine, domicile de la famille le reste de l’année, sont les lieux d’ancrage de la famille nucléaire et aussi les lieux de cohésion, qui revêtent une importance particulière, compte tenu de la façon dont le couple des parents paraît fonctionner. C’est surtout dans le livre de V. Poivre d’Arvor que les maisons prennent cette importance, et c’est d’ailleurs à Trégastel que se termine son livre, en mai 1997 [5]. En revanche, les deux livres de P. Poivre d’Arvor sont écrits dans les trains ou des lieux divers, en France ou à l’étranger, au gré de ses nombreux voyages. Cette différence montre bien comment la maison est investie différemment par chacun des parents et renforce l’idée que c’est la mère qui en est l’âme, plus que le père. Mais, même s’il est souvent absent, P. Poivre d’Arvor tient à sa vie de famille, en vacances comme le reste de l’année, ce qui transparaît à la lecture de ses deux livres.

Cette façon d’organiser la vie familiale avec le père très investi dans la vie publique, plus souvent hors de la maison qu’à l’intérieur et une mère qui est l’âme de la maison de la famille est tout à fait traditionnelle et révélatrice des rapports au sein du couple des parents et entre les parents et les enfants. Pourtant, dans l’histoire de cette famille, où la maison prend tant d’importance, la réalité du couple est loin de l’image traditionnelle qu’une telle organisation implique, ce que les symptômes que présentent Solenn viennent interroger de façon très violente. 

Le père traditionnel occidental

Le père de Solenn mène une double vie, exposée à longueur des journaux people qui racontent ses liaisons extraconjugales. Mais bien que les paparazzi traquent ses moindres faits et gestes, c’est P. Poivre d’Arvor qui décide du moment où, bien après la mort de Solenn, il rend publique l’existence de l’enfant qu’il a eu avec une autre femme. Solenn savait-elle que son père allait avoir un enfant, né quelques semaines seulement après son suicide ? Bien que les confessions des deux parents se veuillent intimes, il n’est fait mention dans aucuns de leurs livres de l’existence de cet enfant, sauf dans celui de V. Poivre d’Arvor où son prénom est cité à la première page, comme destinataire de l’ouvrage, après les autres destinataires que sont ses quatre petits-enfants déjà nés et ses petits-enfants à venir, mais sans aucune mention d’un quelconque lien de ce prénom à l’histoire qu’elle raconte.

Solenn connaissait-elle l’histoire de son père avec cette autre femme ou l’aurait-elle apprise seulement le jour de la naissance de l’enfant ? On peut raisonnablement penser à la lumière de la dédicace de son livre que V. Poivre d’Arvor accepte le fait que son mari fasse un enfant avec une autre femme sans remettre en question l’organisation familiale et l’on peut même se demander si elle n’entretient pas des liens avec cet enfant à qui, incontestablement, elle veut raconter l’histoire de sa demi-sœur suicidée. Cette volonté de raconter n’est d’ailleurs pas étonnante, quand on découvre la quasi-malédiction qui veut que, depuis Tiphaine, la sœur morte de Solenn un an avant sa naissance, un enfant naît après la mort d’un autre.

La double vie de P. Poivre d’Arvor interroge l’organisation familiale traditionnelle qu’il faut maintenir malgré tout. Le silence sur l’existence de l’enfant de P. Poivre d’Arvor, né peu de temps après la mort de Solenn, montre bien que cet enfant né en dehors d’une organisation familiale classique est problématique. Si, comme dans certaines organisations familiales d’Afrique, on se trouve face à un père polygame, la question du désir d’enfants du père avec la co-épouse [6]ne se pose pas dans les mêmes termes que celle du désir de faire un enfant en dehors du mariage. Cependant, dans la situation d’interculturalité que provoque l’exil, les enfants de ces familles nés en France ne manquent pas de se poser la question au sujet de la fratrie issue de la co-épouse. De même, au XIXème siècle, l’enfant né hors mariage, au statut social de bâtard, ne compte pas pour la famille bourgeoise. Mais aujourd’hui la question se pose différemment et l’enfant extraconjugal confronte de plein fouet les autres enfants, nés au sein de la famille, à la question du désir d’enfants que leur père a eu avec une autre femme que leur mère.

On peut se demander comment Solenn aurait pu interroger son père sur son désir de faire un enfant à une autre femme que sa mère, sans remettre en question la cohésion de sa famille et quels liens elle aurait pu concevoir avec cet enfant. Elle n’a visiblement pas eu le temps d’approfondir la question en décidant d’en finir avec la vie. Car c’est bien le problème pour le père de Solenn de ne pas rompre les liens de famille. Dans Lettres à l’absente, P. Poivre d’Arvor raconte la relation privilégiée qu’il entretient avec Solenn au moment où elle tombe malade. Il s’arrange, lorsqu’elle est hospitalisée et que les visites sont interdites, pour lui envoyer des messages, compris d’eux seuls, en présentant le journal télévisé. Il raconte aussi les séjours de vacances qu’il passe avec elle. Dans Elle n’était pas d’ici, il explique que sa fille et lui avaient rendez-vous, le soir même de sa mort, pour passer un week-end au ski. La maladie d’un enfant provoque toujours chez les parents un investissement plus grand de l’enfant malade par rapport aux autres, ce que décrit très bien V. Poivre d’Arvor lorsqu’elle évoque Morgane, sa dernière fille, en déplorant le fait qu’elle s’en occupe moins à cause de la maladie de Solenn. P. Poivre d’Arvor s’est-il aussi décidé à vivre une relation plus personnelle avec sa fille, en dehors du cadre de la famille, à partir du moment où elle a été malade ? C’est une hypothèse qu’on peut raisonnablement faire, comme on peut constater, d’après la presse, que le même P. Poivre d’Arvor, qui n’entretient plus de relation amoureuse avec la mère de son dernier enfant, s’occupe de lui personnellement dans un rapport interindividuel, sans passer par le prisme d’une famille qui n’existe pas dans leur cas. La dédicace du livre de V. Poivre d’Arvor vient cependant nuancer ce constat dans la mesure où l’on peut déduire que cet enfant est introduit dans la famille de son père, auprès de la femme, des enfants et petits-enfants de ce dernier, ce qui permet à P. Poivre d’Arvor de conserver auprès de lui un statut de père traditionnel, chef de famille.

Cette façon traditionnelle d’organiser les liens entre parents et enfants interroge. Avoir un enfant en dehors du cadre de la famille oblige le père, pour peu qu’il assume la paternité de cet enfant, ce qui semble être le cas de P. Poivre d’Arvor, à se définir autrement vis-à-vis de cet enfant et à inventer une nouvelle façon d’être père qui fait apparaître plus clairement la question du désir. Il ne faut donc pas s’étonner que les enfants nés dans le cadre classique de la famille pointent cette question du désir de leur père de faire un enfant dans de telles conditions et ne veulent plus se contenter de la présence en pointillé d’un père à la maison, maison qui ne peut plus avoir la même fonction que celle de la maison bourgeoise ou de la maison rurale du passé. 

La maison des adolescents

C’est pourquoi il faut réfléchir aujourd’hui au label maison des adolescents qui se généralise à tout le territoire Français. La première maison de ce genre a été créée au Havre, dans les années 1990. Depuis lors, le ministère de la Santé a utilisé ce concept pour créer des institutions spécialisées dans la santé (et particulièrement la santé mentale) de ce groupe d’âge. Une réflexion sur ce label est d’autant plus intéressante à mener que la plus prestigieuse d’entre elles a été baptisée du prénom de Solenn, s’est spécialisée dans le traitement des adolescentes anorexiques et est une parfaite illustration de cette façon de concevoir une institution pour adolescents : un immeuble « transparent » ouvert aux médias par l’entremise d’un service de presse ad hoc, fondée par un pédopsychiatre médiatique, où se produisent des défilés de mode, où se tiennent des expositions, des promotions de produits cosmétiques et dont la marraine, B. Chirac et le parrain, P. Poivre d’Arvor sont indéniablement concernés par la psychopathologie à l’adolescence. Tout cela participe complètement de cette société du spectacle et de ce que G. Agamben appelle la glorification du pouvoir [7] et soigner des adolescents dans ce cadre n’est sûrement pas anodin pour la façon dont, par la suite, ils vont devenir des adultes.

Lorsqu’on lit G. Mendel [8] ou G. Agamben [9], on se rend compte que la maison est la première organisation politique de la démocratie grecque. L’œkonomia, avant de s’appliquer au gouvernement du monde, définit d’abord la gestion et l’administration des maisons. Le concept de maison s’applique aujourd’hui non seulement dans l’organisation des soins (maison médicale, maison du cancer, maison de la naissance, etc.), mais aussi dans l’organisation politique (la maison Europe), au moment où les institutions s’immiscent de plus en plus dans les affaires familiales pour y défendre les droits de l’enfant. Que penser en effet du fait que les institutions  pour adolescents (le même constat peut être fait pour les foyers qui les hébergent) viennent ainsi se substituer à la maison bourgeoise, héritière du modèle d’administration de la cité Grecque ? Est-ce une tentative de rétablir une autorité qui fait maintenant défaut au sein des familles ? N’est-ce pas finalement un leurre de vouloir reproduire cette organisation ancienne de gouvernement alors que ce qui fait problème est plutôt le désir d’enfants qui doit être médiatisé au moment où l’adolescent se sépare ?

Il est en effet pour le moins paradoxal, pour des adolescents en souffrance, de promouvoir la maison et, ce faisant, la famille traditionnelle, précisément au moment où la famille évolue dans son organisation et où la maison ne peut plus prétendre à la même fonction d’inscription des individus dans la société. Sauf à considérer que cette idée de maison des adolescents fonde une institution sociale d’un nouveau genre, débarrassée de ses oripeaux familialistes et mise au service de la cause des adolescents urbains. Autrement dit une façon d’aborder la question de la communauté à l’adolescence, en dehors de la maison familiale dont il faut se séparer et en laissant une place à la question du désir. 

Médiatisation sociale du désir d’enfants et communauté des adolescents

G. Deleuze et F. Guattari [10] ont bien montré comment le corps social fait fonctionner des machines qui captent les flux de désirs et les canalisent. Cette théorisation, qui, au moment de sa parution dans les années soixante-dix, pouvait apparaître un peu « folle », n’en était pas moins visionnaire dans la mesure où elle trouve aujourd’hui une certaine actualité, alors que se réalise l’évolution de la famille vers une plus grande individualisation de ses membres. L’Anti-Œdipe s’intéresse à la privatisation du désir d’enfants au sein de la cellule familiale classique, de la maison et explique comment les machines désirantes mises en place par le capitalisme, concourent à cette privatisation du désir et permettent, au sein du triangle œdipien, de gouverner les enfants. L’individualisation de l’enfant rend aujourd’hui caduque la critique du complexe d’Œdipe comme organisateur de la société par le biais de la famille bourgeoise, critique que ces deux auteurs conduisent de façon virulente à l’époque. Mais là où G. Deleuze et F. Guattari restent plus que jamais d’actualité et où leur théorie des machines désirantes trouvent un aboutissement, c’est dans leur façon de concevoir l’individu pris dans le système politique toujours en vigueur du capitalisme. Cette façon de voir s’applique parfaitement à l’adolescent qui devient, comme le schizophrène de l’Anti-Œdipe, celui dont les flux de désirs, les siens comme ceux qu’on peut avoir pour lui, sont problématiques et doivent à tous prix être régulés par les machines sociales désirantes qui fonctionnent à cet effet et dont certaines, curieusement, s’activent au sein d’institutions qui reprennent le nom de maison, alors que la famille ne se gouverne plus sous cette forme.

G. Agamben, dans un texte très court, s’interroge sur ce que serait une communauté sans présupposés, sans appartenance, sans identité et se demande comment pourrait y vivre un homme ? Dans l’anticipation d’une société future, il propose que l’être qui vient ne soit ni individuel, ni universel, mais quelconque. Et, pour lui, l’être quelconque entretient une relation originelle avec le désir [11].  Il n’est pas question de reprendre ici la réflexion philosophique de cet auteur sur la singularité quelconque, mais simplement de remarquer que reconnaître à l’individu d’aujourd’hui l’attribut incontournable d’une relation originelle avec le désir provoque une réflexion sur l’organisation de la communauté qui vient :

Quelle peut être la politique de la singularité quelconque, autrement dit un être dont la communauté n’est médiatisée ni par une condition d’appartenance (l’être rouge, italien, communiste) ni par l’absence de toute condition d’appartenance (une communauté négative telle que Blanchot l’a récemment proposée), mais par l’appartenance même ? [12]

La communauté qui vient décrite par G. Agamben est bien celle de l’adolescent affilié/désaffilié qui s’y inscrit sans condition d’appartenance, mais avec son héritage en cours d’inventaire, communauté aujourd’hui introuvable mais potentiellement à venir. L’adolescence comme paradigme de la communauté qui vient, avec sa relation originelle au désir, voilà qui devrait faire réfléchir. Mais attention, G. Agamben prévient, dans l’analyse qu’il fait des événements de la place Tienanmen survenus juste avant la rédaction de son livre :

La singularité quelconque, qui veut s’approprier son appartenance même, son propre-être-dans-le langage et qui rejette, dès lors, toute identité et toute condition d’appartenance, est le principal ennemi de l’État. Partout où ces singularités manifesteront pacifiquement leur être commun, il y aura une place Tienanmen et, tôt ou tard, les chars d’assaut apparaîtront. [14]

L’état chinois décrit ici prend l’aspect du père autoritaire des familles traditionnelles où aucune rébellion n’est admise. Il réintroduit l’ordre et canalise les désirs. L’utopie de la communauté qui vient s’arrête là où apparaissent les chars d’assaut. Mais la Chine qui se construit en 1990 n’a pas la même organisation que nos sociétés occidentales où, même si ce genre d’événements se produit, ils n’ont certainement pas les mêmes conséquences pour les adolescents. J’en veux pour preuve, la révolte de la jeunesse des banlieues en France, en 2005, qui n’a finalement pas entraîné la réponse militaire de la place Tienanmen, même si une courte période d’état d’urgence a été décrétée. Car notre société offre aux adolescents des réponses institutionnelles  qui leur permettent de devenir adultes en accédant à un statut de sujet désirant. Et si, malgré les tentatives d’exploitation politique de la violence inhérente à la jeunesse, il ne se pose pas plus de problèmes avec les adolescents d’aujourd’hui qu’avec ceux d’hier, c’est que leurs désirs émancipés sont étonnamment bien canalisés par la société de consommation, véritable machine sociale désirante du capitalisme qui en gère si bien les flux.

L’analyse anthropologique sur l’enfant et l’adolescent que mène M. Segalen montre très bien comment aujourd’hui et de façon beaucoup plus radicale que par le passé, l’enfant vit dans un monde à lui [14]. Armé de nouveaux dispositifs comme le téléphone portable, l’ordinateur ou Internet, il a accès à une véritable culture jeune qui s’exprime dans la mode, la musique, les films ou les médias spécialisés. Il devient ainsi la proie rêvée de la société de consommation qui façonne ses désirs [15]. Individualisé, accédant à un statut de sujet désirant, l’adolescent est aussi et avant tout un sujet consommateur qui appartient à une communauté bien éloignée de celle que G. Agamben anticipe, dans la mesure où, au contraire de la communauté qui vient, les présupposés, les conditions d’appartenances, les identités y sont très marquées et où l’État n’a sûrement pas besoin d’envoyer ses chars.

Appartenir à une communauté de consommateurs, n’évite cependant pas à l’adolescent de devoir se séparer de ses parents, ce qui le conduit, bien souvent, à entrer en conflit avec eux, conflit qui a pour fonction de l’émanciper du désir de ces derniers, ce qui n’est pas toujours aisé. Dans ce moment particulier, certains parents rendent la tâche plus difficile que d’autres, tant leurs désirs sont problématiques. Or, le désir d’enfants pour se réaliser doit aussi se conformer à une organisation sociale qui sert à structurer les liens entre parents et enfants. Notre organisation sociale, pour structurer ces liens, est obligée de tenir compte, d’une part du caractère très individuel du désir d’enfants et d’autre part de l’égalité de plus en plus marquée entre les femmes et les hommes dans l’accession à la parentalité, avec le même statut neutre de parent. 

Désirs croisés : une autre approche de l’institution

Comment, à partir de tels postulats, les institutions peuvent-elles travailler les questions du désir et de la filiation pourtant au centre des débats à l’adolescence ? Le constat est souvent fait de la relative difficulté à mettre en place des soins, tant la demande de l’adolescent, est labile et tant est fluctuante son adhésion à un travail thérapeutique. La réflexion actuelle sur l’organisation, au sein des services de psychiatrie infanto-juvénile, d’espaces thérapeutiques transitionnels entre l’espace public où s’expriment les symptômes et l’espace intime de la psychothérapie individuelle, montre bien qu’il n’est pas si facile de répondre au désarroi des adolescents qui viennent jusqu’à nous, que ce désarroi soit porté par le corps social, la famille ou, plus rarement, par l’adolescent lui-même.

Que ce soit en créant des équipes mobiles, des maisons des adolescents, un réseau autour des adolescents au sein d’une commune ou d’une communauté de communes, il apparaît fondamental de réfléchir à l’institution ainsi créée et à ses fondements. H. Lida-Pulick, A. Perret et F. Cosseron s’interrogent sur trois paradoxes à propos de la création des maisons des adolescents. Le premier paradoxe concerne la volonté politique de créer de telles institutions pour canaliser les éclats de l’adolescence dans une ambivalence entre bienveillance et désir de contrôle [16]. Le deuxième paradoxe veut que ces institutions  soient dirigées pour bon nombre par des psychiatres. Le troisième paradoxe enfin attire l’attention sur la tentation de considérer que de telles institutions pourraient constituer une réponse à tous les manques ou problèmes existants notamment au niveau social [17]. Ces paradoxes montrent bien la difficulté de laisser une place aux désirs individuels émancipés de tout contrôle familial et/ou social. Une partie de la réponse pourrait bien venir de l’analyse des désirs croisés entre professionnels, familles et adolescents sans lesquels aucune rencontre n’est possible.

De façon certes provocatrice on pourrait se demander où est aujourd’hui la maison de Solenn. Est-ce au cimetière de Trégastel, dans la sépulture qu’elle partage avec Tiphaine ? Est-ce dans la maison de vacances familiale de ce même village de Bretagne ? Est-ce à Neuilly-sur-seine où se trouve le domicile de ses parents et où sa chambre reste intacte depuis sa mort ? Ou bien est-ce boulevard du Port Royal à Paris où se situe la célèbre institution qui porte son prénom et où sont traités des adolescents en souffrance ? La réponse est probablement dans ces quatre lieux. Mais celui qui m’intéresse ici est le dernier, car il se veut l’endroit où la souffrance des adolescents se traite et où leurs symptômes sont entendus. Je veux croire que cette écoute ne se fait pas seulement pour entretenir, comme dans les maisons traditionnelles, la cohésion à tout prix de la famille et que les parents qui y viennent puissent aussi réfléchir à la façon dont les symptômes que présente leur adolescent les implique dans la relation qu’ils entretiennent avec lui, tout comme Solenn avec ses parents et singulièrement son père.

[1] F. de Singly : Les uns avec les autres, Armand Colin, Hachette Littératures, Paris, 2003.
[2] P. Poivre d’Arvor : Lettre à l’absente, Éditions Albin Michel, Paris, 1993.
Elle n’était pas d’ici, Éditions Albin Michel, Paris, 1995. V. Poivre d’Arvor : À Solenn, Éditions Albin Michel, Paris, 2005.

[3] R. Teboul : Deviens adulte ! L’adolescent entre désir et filiation, Armand Colin, Paris, 2011.
[4] M. Segalen : À qui appartiennent les enfants ?, Éditions Tallandier, Paris, 2010, p. 21-33.
[5] V. Poivre d’Arvor : Op. Cit..
[6] R. Teboul : Op. Cit., p. 57-65.
[7] G. Agamben : Le règne et la gloire - Homo Sacer II, 2, Éditions du Seuil, Paris, 2008.
[8] G. Mendel : Une histoire de l’autorité, Éditions La Découverte, Paris, 2002.
[9] G. Agamben : Op. Cit., 2008.
[10] G. Deleuze, F. Guattari : - Capitalisme et Schizophrénie 1, L’Anti-Œdipe, Les Éditions de Minuit, Paris, 1972/1973. - Capitalisme et Schizophrénie 2, Mille Plateaux, Les Éditions de Minuit, Paris, 1980.
[11] G. Agamben : La communauté qui vient - Théorie de la singularité quelconque, Éditions du Seuil, Paris, 1990, p. 9.
[12] Ibid. p. 87.
[13] Ibid. p. 90.
[14] M. Segalen : op. cit., Chapitre VI, p. 151-174.
[15] G. Agamben : Qu’est-ce qu’un dispositif ?, 2006, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2007.
[16] H. Lida-Pulick, A. Perret et F. Cosseron : « Entre demande singulière et maillage partenarial du territoire : quelles déclinaisons cliniques de l’accueil des adolescents et de leurs familles dans les maisons des adolescents ? », La lettre de l’API, 34, 2012, p. 11.
[17] Ibid. p. 11.

Communication aux journées de la Société de l'Information Psychiatrique à Nantes, 4 octobre 2013

Création : 05.02.2015
Mise à jour : 26.02.2015

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