Un garçon "comme tout le monde"
La problématique de l'homosexualité à l'adolescence

Si j’ai choisi les toutes premières phrases de La volonté de savoir en exergue de mon propos, c’est sans doute par pure provocation. Qu’est-ce qu’un adolescent homosexuel peut bien avoir affaire avec ce qui, dans la construction foucaldienne, n’avait rien de honteux au XVIIe siècle et le serait aujourd’hui ? Provocation, mais aussi relativisme historique qui voudrait qu’à des périodes différentes de l’histoire, l’homosexualité aurait eu des représentations différentes à l’échelle de la société, non sans, on l’imagine, avoir des répercussions sur la vie psychique de l’individu qui ne pouvait se définir à cette époque, ni comme adolescent, ni comme homosexuel, mais qui devait bien exister en tant que tel. Je ne suis pas sûr d’obtenir un consensus sur ce constat, si tant est qu’un consensus soit utile dans cette histoire.

Les deux exposés précédents montrent comment une certaine psychiatrie « progressiste », essaie de se sortir du paradoxe de traiter un adolescent homosexuel sans faire de l’homosexualité un symptôme. On se rend compte de quoi est fait le travail psychique proposé dans une unité de soins psychiatriques pour adolescents à un garçon de 17 ans qui fait une tentative de suicide et révèle des penchants homosexuels, problématiques dans la mesure où il ne peut les assouvir. On  se rend compte également que ce jeune homme, entouré dans le service de figures identificatoires multiples, « se laisse aller », ce qui n’est pas simple pour lui.

Notre institution est une institution « hétéronormée » et, je veux le croire, progressiste. Nous essayons de tenir nos oreilles ouvertes, mais pas seulement. Les corps s’expriment aussi, ce qui est la moindre des choses à admettre lorsqu’on s’occupe d’adolescents. Pourquoi une institution « hétéronormée », progressiste, où les corps ont la parole ? Je considère que j’en suis le chef, ce qui n’est remis en cause par personne. Cette figure du père, qui règne en maître, est bien sûr contestable et peut être contestée, ce que certains adolescents ou parents ne manquent pas de faire. Elle a l’avantage d’être affichée et donc repérable. Ce chef, que j’incarne, est aussi capable de « toucher », ce toucher étant dépourvu d’intention sexuelle et toujours pratiqué en compagnie d’autres soignants. Je peux caresser une tête, prendre par l’épaule, asseoir sur mes genoux, etc. ; ou, de façon plus agressive, « sauter » avec mes collègues sur un adolescent agité afin de le maîtriser. Une façon d’en rajouter sur les interdits qui planent dans toutes les institutions qui s’occupent d’enfants et où le corps devient de plus en plus tabou. Une façon aussi de condenser sur ma personne la figure de l’ « ogre pédophile », si bien installée, tant dans les média que dans l’univers fantasmatique des enfants et des adolescents, et qui rend souvent impossible tout discours sur le sexe. Personne cependant ne s’y trompe, et, si je me fais traiter de pédophile, c’est toujours sur le mode de l’humour. En somme, une façon bien hétérosexuelle de penser un service hospitalier, loin des familles monoparentales, recomposées ou homoparentales, qui pourtant l’utilisent.

William a, semble-t-il, bénéficié de cet environnement. Lorsque je le vois pour la première fois, je découvre un garçon recroquevillé sur lui-même, dans une attitude que je perçois comme vaguement lascive. Je suis surpris par cette raideur qui m’apparaît faite de retenue et remarque l’aspect séducteur de la lascivité. Je parle donc avec le jeune homme un langage du corps qui semble lui répugner mais qu’il viendra solliciter à chacune de nos rencontres ; je lui caresse la tête, le chatouille, essaie de l’assouplir, de faire en sorte qu’il se laisse aller. Je suis un père un peu tendre, attitude qu’il semble ignorer du sien. Je suis aussi dominant et ne lui laisse pas le choix des modalités de notre rencontre, lui qui aimerait tant parler, parler et encore parler. D’emblée je lui conteste son discours victimaire sur son statut de jeune homosexuel en proie à l’homophobie ambiante ; non pas tant que cela ne soit pas une réalité, mais plutôt parce que je me demande, et lui demande, à quoi cela peut bien lui servir dans le travail que nous avons engagé avec lui. Peu m’importe qu’il soit ou non homosexuel. Je ne suis pas rebuté par cette sexualité, ni n’en pourrait jouir avec lui. Je m’interroge juste sur ce qui le fait souffrir. Et c’est là que le travail prend un tour intéressant à mes yeux. Il faut en effet à William quelque temps avant de cesser de parler de ses difficultés à « gérer » sa différence dans l’univers homophobe de son lycée pour redevenir un garçon comme les autres, tout du moins à mes yeux. Il peut donc me parler de ce dont cette institution « hétéronormée » et progressiste a l’habitude d’entendre parler, c’est-à-dire de père, de mère, d’identité, y compris sexuelle, de filiation et de transmissions. Et dans ces domaines, il y a fort à faire, comme pour tous les jeunes gens qui se retrouvent hospitalisés chez nous.

William parle de son fantasme de se retrouver nu, avec un garçon de son âge, pour des caresses mutuelles, de son aventure dans le Marais où, en attendant son père dans un bar, avant de visiter une exposition, il se fait draguer par un « vieux satyre ». Il parle du fait qu’il ne porte pas le nom de son père, que ses parents n’ont jamais vécu en couple, que sa mère ne devait pas bien s’occuper de lui lorsqu’il était un nourrisson, qu’il ne veut surtout pas avoir d’enfants afin de leur éviter le même destin que le sien. Rien que de très normal pour un adolescent déprimé, en proie à une crise existentielle qu’il doit surmonter pour grandir. Résultat de l’hospitalisation et du travail entrepris, qui sait ? Il n’empêche que la révélation de son homosexualité à ses parents devient possible et, surprise, aucune des craintes fantasmées par William du fait de son « coming out » ne s’est avérée fondée. Les réactions de son père et de sa mère n’ont pas été vindicatives ni culpabilisantes ce qui a passablement déçu le jeune homme, qui s’est demandé, du coup, si ses parents étaient si attentifs que cela à ses déboires. Il aurait été sans doute plus facile pour William si, plutôt que de travailler avec lui les questions autour de l’identité, la filiation, la transmission, nous avions focalisé sur les questions autour de la différence et de la honte. Ou, pour résumer, si être homosexuel n’est pas un problème psychopathologique en soi, il le devient lorsque, confronté aux autres, l’adolescent homosexuel se sent différent, différence qui le fait souffrir en faisant de lui une victime de l’homophobie. D’où ce redoutable dilemme, fort bien identifié par M. Foucault, dans le même opus, au chapitre « l’hypothèse répressive » : victime de discrimination ou adolescent malade, que choisir comme processus de subjectivation ? Avec ce constat redoutablement ambigu de Foucault à la fin de ce chapitre :

Il faut sans doute abandonner l’hypothèse que les sociétés industrielles modernes ont inauguré sur le sexe un âge de répression accrue. Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques. Mais surtout — et c’est là le point important —un dispositif fort différent de la loi, même s’il s’appuie localement sur des procédures d’interdiction, assure par un réseau de mécanismes qui s’enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexualités disparates. Aucune société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu ‘elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoir ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contact et de liens circulaires ; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs [1].

Il y a bien une contradiction entre les premières phrases de l’ouvrage et ce paragraphe qui conclue le chapitre « l’hypothèse répressive ». Cette contradiction peut se résumer ainsi : la société moderne est et n’est pas répressive en matière de sexe. Ce qui n’est pas pour simplifier le problème à l’échelle de l’individu. Cette contradiction s’éclaire aujourd’hui d’un autre phénomène qui viendrait invalider autrement le discours sur la répression et ouvrir sur un autre discours tout aussi préoccupant, le discours sur la souffrance. Ce phénomène serait à l’origine d’une autre hypothèse, l’hypothèse compassionnelle. Autrement dit, trente ans après La volonté de savoir, une nouvelle forme de subjectivation en matière de sexe serait venue se substituer à celle du pervers, celle de la victime. Comme si, avec l’apparition d’un nouveau vocabulaire, tel que « coming out », « homophobie », « homoparentalité », l’accent n’était plus mis sur le plaisir pris, mais bien sur le traumatisme subi.

R. Deplanque écrit en 2004 un mémoire de maîtrise en Sciences Humaines Cliniques, intitulé : S’approprier son homosexualité à l’adolescence. Ce mémoire est intéressant car il tente de faire le lien entre la psychanalyse et  les théories comportementalistes, en mettant l’accent sur la question de l’ « appropriation ». Selon cet étudiant, une façon de faire le lien serait d’utiliser le concept psychanalytique de « honte » tel que le développe S. Tisseron à partir notamment des travaux de N. Abraham et M. Torok sur la psychopathologie du « fantôme ». La honte, « un lien social », selon S. Tisseron, permettrait de comprendre notamment pourquoi les adolescents homosexuels se suicident plus volontiers et sont plus volontiers  déprimés que leurs congénères hétérosexuels. Je simplifie sans doute le propos de ce jeune auteur, aujourd’hui psychologue clinicien dans le même service que le mien. Mais il n’empêche que ces phrases extraites de son mémoire sonnent à mes oreilles comme une dénégation :

Mon propos n’est pas de dire qui est victime et qui est agresseur puisqu’il ne s’agit tout simplement pas de ça. L’homophobie néanmoins serait donc plus une modalité relationnelle et/ou une forme de violence généralisée et diffuse qu’une violence circonscrite et circonstanciée. Mais laissons là ce vaste débat pour nous concentrer seulement sur la face visible de l’iceberg, l’homophobie massive et tangible dont les homosexuel-le-s font l’expérience ainsi et surtout qu’à son inscription psychique, sans pour autant oublier les effets d’une homophobie plus discrète et silencieuse [2]. 

Il s’agirait donc, pour s’approprier son homosexualité, de surmonter le traumatisme dont l’adolescent serait victime et, ce faisant, lui permettre d’assumer son désir homosexuel, désir honteux aux yeux de la société. C’est là toute l’ambiguïté d’une telle démarche, avec son cortège de représentations actuelles qui va de la cellule d’urgence médico-psychologique aux classes intégrées pour enfants dyslexiques et dysorthographiques, lesquels éprouvent la même « honte » à ne pas être comme les autres enfants et méritent, à ce titre, un aménagement de leur scolarité qui reconnaît leur « différence ». Dans le même ordre d’idées, le problème de l’homosexualité n’en serait pas un pour le sujet différent, mais serait un problème pour l’intégration de ce sujet dans la société d’où la nécessité pour lui d’effectuer un travail d’adaptation de son comportement, dont un des buts ultimes, et non des moindres, serait celui d’être parent au même titre que tout autre individu.

S. Nadaud, dans sa thèse de médecine sur l’homoparentalité ne dit pas des choses différentes lorsqu’il développe son étude sur les enfants élevés par des couples homosexuels. Sa recherche, essentiellement faite à partir d’échelles de comportement (Child Behavior CheckList – CBCL), fait mention des études américaines sur le sujet où ce qui est comparé pour lesdits enfants, par rapport aux enfants élevés dans d’autres milieux, est, notamment, leur capacité à « faire face », le « coping ». Certes il produit ainsi une thèse, scientifique par essence. Ce n’est pas sur ce fait que je veux mettre l’accent Mais plutôt sur le glissement opéré, au prétexte de l’objectivité et d’une certaine « efficacité », des théories du sujet à celles sur le comportement, tant décriées par
ailleurs [3].

De là à penser qu’un individu serait, quelle que soit la situation, la victime de quelque traumatisme, il n’y a qu’un pas que D. Fassin et R. Rechtmann n’hésitent pas à faire. Ces deux auteurs s’interrogent en effet sur la condition de victime, terriblement « tendance » de nos jours.Ils en tracent magnifiquement les contours, au travers notamment des trois politiques de la réparation, du témoignage et de la preuve, à l’œuvre dans nos sociétés occidentales [4]. Cette grille de lecture s’applique, il me semble, à la condition de l’homosexuel aujourd’hui. R. Deplanque le mentionne, sans le relever, lorsqu’il retranscrit l’interview de Jean-Baptiste qui sert de support à son mémoire. Ce jeune homme âgé de 23 ans fait mention des émissions de J.L. Delarue, « génial » pour permettre le témoignage libérateur et faciliter le « coming out » en famille [5]. La politique de réparation, toujours appuyée, à mon sens, par un lobby influent, mérite d’être réfléchie, en ce qui concerne l’homosexualité. Faire reconnaître par des associations qui ont une certaine lisibilité sociale, la condition de l’adolescent homosexuel comme problématique, et appliquer à ces adolescents une politique de réparation, aux fins de prévenir notamment les tentatives de suicide, risque, si l’on en croit D. Fassin et R. Rechtman, d’exclure ces individus, d’occulter des inégalités et de produire de nouvelles hiérarchies d’humanité. Ne serait-ce pas alors, comme le suggère Foucault avec son « hypothèse répressive », tomber de Charybde en Scylla ?

Pourrais-je dire aujourd’hui, sans apparaître provocateur, que je n’ai jamais eu beaucoup de compassion pour les victimes, quelles qu’elles soient ? Certainement pas ! Je me suis, pourtant, toujours interrogé sur cette condition, notamment avec mes travaux sur la pédophilie. En 1998 je publiais dans L’Évolution Psychiatrique, « Abus sexuel : Vous avez dit « victime ? » ». Cet article, fort du constat que la pédophilie ne procède pas toujours du viol, interroge la participation de l’enfant ou de l’adolescent dans sa relation sexuelle avec un adulte. J’y mentionne la différence entre honte et culpabilité. Si le concept de honte apparaît le plus judicieux pour rendre compte du sentiment éprouvé par l’enfant, ce concept renvoie au traitement, avant tout social, du phénomène ; ce qui oblige le thérapeute, convoqué par le statut de « victime innocente » de l’enfant, à un travail de « réparation » du traumatisme subi. Ce travail de réparation substitue au dévoilement du traumatisme un secret, sans doute difficile à dire aujourd’hui dans tous les lieux d’écoute édifiés pour les besoins de la cause, secret qui concerne le désir de l’enfant ou de l’adolescent pour une telle relation et, plus honteux encore, le plaisir éprouvé. Autrement dit, la réintroduction d’une problématique du sujet, qui, malgré ses gênes, le développement de son cerveau, la programmation de ses comportements et les agressions dont il est la victime, reste un sujet désirant [6].

Si l’on revient sur les travaux du même D. Fassin, on remarque qu’il s’est aussi intéressé aux lieux d’écoute, dont il esquisse la sociologie dans un ouvrage sous sa direction [7]. Lorsque le social exclut, il fait souffrir et, de ce fait, la société se doit de témoigner sa compassion à tous les individus qui sont victimes de leur situation d’exclus. Dans le glissement qui s’opère ainsi de la maladie psychiatrique vers la souffrance psychique, des lieux pour écouter ces souffrances sont proposés par les experts en santé mentale, qui ne sont plus forcément des psychiatres. On identifie bien, ce faisant, le glissement qui s’opère des soins vers la réparation. Si l’on poursuit ce processus à l’œuvre et qu’on y ajoute les  derniers développements sur la façon dont le social envahit, entre autres, le champ de la pédopsychiatrie, notamment avec l’extension du domaine du handicap, on voit bien que l’écoute dont il est question et l’aide qui est fournie n’ont plus grand-chose à voir avec une certaine idée du sujet. La publication du travail de D. Fassin et de ses collègues, date de trois ans. Il me semble aujourd’hui que ce travail mériterait d’autres développements. Il devient, en effet, de plus en plus évident que l’accent est mis sur une réparation des inégalités en responsabilisant l’individu qui en souffrirait. Les lieux d’écoute ne vont pas manquer d’évoluer dans ce sens, à l’insu même de ceux qui les animent. Les récents débats sur  le dépistage précoce de la délinquance juvénile par une meilleure connaissance du trouble des conduites de l’enfant, dès l’âge de trois ans, et les préconisations qui sont faites pour « aider » les enfants qui souffriraient de ce trouble, montrent que, pour « réparer », une nouvelle théorie se substitue à la psychanalyse, la théorie cognitivo-comportementaliste. Cette théorie pourrait avoir l’énorme avantage d’évacuer la question sociale, dans cette généralisation du statut de victime, qui, une fois réparé, redevient forcément responsable.

Cette digression sur les lieux d’écoute me paraît intéressante dans la mesure où il en existe aussi pour les homosexuels et qu’ils représentent un recours, notamment à l’adolescence. On les retrouve mentionnés dans le mémoire de R. Deplanque, au travers du témoignage de Jean-Baptiste. William aussi les évoque au cours de son hospitalisation. Le SIDA a sans doute beaucoup contribué à leur développement, là encore, pour reprendre le titre du roman d’Hervé Guibert, en mettant en place un « protocole compassionnel », parfaitement au point.

La victimisation à l’œuvre dans ces lieux d’écoute m’est apparue encore plus clairement dans ma rencontre avec William Je ne pouvais pas imaginer qu’un garçon urbain, informé, surfant sans aucune difficulté sur la toile, puisse rester enfermé dans cette honte à éprouver des penchants homosexuels. Il lisait, par exemple, Kafka sur le rivage de Murakami, et semblait parfaitement familier d’une certaine « culture gay ». Pourtant il devait exposer son problème précisément par le filtre de la souffrance d’être un jeune homosexuel. Aussi la question qui lui a été posée était de savoir pourquoi il n’avait pas fréquenté les lieux où justement on parle, on comprend et on répare cette souffrance, plutôt que de commencer un travail avec un psychanalyste. Sa réponse a été de dire qu’il lui était très difficile de fréquenter ce qu’il est convenu d’appeler « le milieu ». Il lui était impossible de faire des rencontres dans des bars, comportement qui venait heurter son fantasme autant sexuel qu ‘amoureux, de même qu’il lui était impossible de rencontrer un jeune homme par le biais des sites de rencontres gays. Je ne sais ce qu’il serait advenu de ce jeune homme s’il avait pu se « débloquer » ainsi. Je ne sais d’ailleurs pas si, après son hospitalisation, il a repris le travail commencé avec son analyste. Tout ce que je sais, c’est qu’il a pu nouer avec notre service une relation qui a rendu possible une réflexion qui dépassait largement sa condition d’homosexuel, pour en faire un garçon comme les autres. Ce qui n’est pas si mal.

Pour conclure, je ne peux résister à raconter cette histoire clinique, en guise de parabole. Un garçon de 17 ans prend contact avec le Centre Médico Psychologique (CMP) par le biais de l’accueil adolescent. Il vient raconter qu’il est transsexuel et qu’il voudrait se faire opérer pour, dit-il, « devenir une femme comme tout le monde. » Nous l’avons dirigé vers des lieux spécialisés dans l’écoute de cette problématique et, dans le même temps, nous lui avons proposé de réfléchir, au CMP, à cette idée de changer de sexe. Il s’est rendu dans l’un des lieux dont nous lui avions communiqué l’adresse, mais n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait. Il raconte, avec humour, qu’il y a été reçu par un transsexuel « male to female » qui lui a raconté qu ‘elle était lesbienne, ce qui l’a, pour le moins, laissé perplexe. Dans le même temps, il a commencé une psychothérapie au CMP, où la formulation « être une femme comme tout le monde » a finalement été au centre du travail qu’il a entrepris. Ce travail ne l’a pas conduit à se faire opérer. Il est, en effet, très vite apparu que son idée de changer de sexe lui était venue, avant tout, pour mettre en adéquation son désir homosexuel, inavouable dans son milieu, avec l’ordre du monde, tel qu’il pouvait se le représenter. Et ce désir n’impliquait pas forcément qu’il change de sexe, même s’il prenait un plaisir manifeste à se travestir et devenir ainsi, du moins le pensait-il, très « populaire ».

Et s’il devait y avoir une morale à cette histoire, elle se résumerait ainsi : homosexuel, mais comme tout le monde.

[1]M. Foucault : Histoire de la sexualité, tome 1,  La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p.67.
[2]  R . Deplanque : S’approprier son homosexualité à l’adolescence, Mémoire de Maîtrise de Sciences Humaines Cliniques, Université Denis Diderot-Paris VII, p. 46
[3] S. Nadaud : Approche psychologique et comportementale des enfants vivant en milieu homoparental, Thèse pour le doctorat en médecine, Université Bordeaux 2, 2000, 254 p.
[4] D. Fassin, R. Rechtman : L’empire du traumatisme – Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion, 2007, 460 p.
[5] R Deplanque : op. cit., p. 35
[6] R. Teboul : « Abus sexuel : vous avez dit « victime ? » », L’Évolution Psychiatrique, 63, 1-2, p. 133-147
[7] D. Fassin (sous la direction de) : Des maux indicibles. Sociologie des lieux d’écoute, Paris, La Découverte, 2004, 198 p.
[8] Expertise collective : Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, Les éditions Inserm, 2005, 432 p.

Communication au séminaire de S. Nadaud, R. Rechtmann, Y. Sarfaty, "homosexualités et psychiatrie", le 13 juin 2008

Création : 09.02.2015
Mise à jour : 26.02.2015

Votre avis nous intéresse

Ajouter un commentaire

* - champ obligatoire

*




*
Pas de commentaire