Agressions sexuelles et handicap mental : penser l’agression sexuelle quand les mots manquent

Introduction 

Le cas de figure où des mineurs déficients mentaux agressent sexuellement représente aujourd’hui un champ particulièrement inexploré. Ces situations préoccupantes sont rapportées souvent par des éducateurs travaillant dans des institutions, ou bien plus rarement par des familles. Ces adolescents jeunes handicapés mentaux, forment une population dont la vie affective, intime et sexuelle, est inconnue ou mal connue des thérapeutes et des éducateurs. Quel type d’aide peut-on proposer à ces jeunes, sachant que l’expression du langage est réduite, qu’ils sont débordés par leur émotion ? Comment penser l’agression sexuelle chez ces jeunes qui ont un défaut de pensée intellectuelle ? Comment aider les familles pour penser la prise en charge de ces auteurs et quelles réponses peut-on faire aux familles, sachant qu’ils en sont souvent séparés ? 

La déficience mentale, sur le plan historique

Pour parler des enfants à l’intelligence diminuée plusieurs termes ont été avancés, 
De l’idiotie par Pinel au crétinise, puis nous rappelons les propos d’Esquirol en 1838 « l’homme en démence est privé des biens dont il était comblé, c’est un riche devenu pauvre ! L’idiot lui a toujours été dans l’infortune et la misère » 
Chronologiquement, plusieurs termes au XXème siècle ont été évoqués : 
En 1907, Alfred Binet introduit la psychométrie et propose le concept d’enfance anormale. 
Et puis, la loi du 15 avril 1909 préfèrera celui d’enfance arriérée, imaginée par Bourneville. 
Enfin en 1912, Dupré parlera de débilité mentale, pour désigner l’ensemble des enfants atteints de déficience intellectuelle. 
Plus tard, sous le Front Populaire, on utilisera le terme d’enfance déficiente, 
Et sous Vichy, on parlera d’enfance inadaptée. (naissance de la profession d’éducateur spécialisé) [1] 

I. Une notion de handicap mental, une notion récente et difficile

La désignation de handicap est une notion assez récente apparaissant au XXème siècle (la deuxième partie) et essentiellement centrée sur la question de l’enfant handicapé [2] .  

Enfin, on arrive dans les années d’après-guerre, années 50-60, et le terme d’enfance handicapée apparaît, pour définir ce que l’on appelle des enfants « dont l’infirmité physique et mentale ne relèvent pas actuellement d’une thérapeutique radicale, ceux qui auront besoin toute leur vie d’une aide particulière »[3] 

Il faudra attendre les années 1975 et la loi 75 [4], pour envisager pour ces enfants des structures d’accueils spécialisées dans des établissements médicaux, éducatifs, type IME, foyers d’hébergement, foyers de vie, etc. 
Enfin la loi du 11 février 2005 [5]  pour « l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapés ». 
Cette loi va considérablement changer la place des enfants handicapés. C’est une loi fondamentalement
« sociale » [6]  ce ne sont plus les aspects médicaux et cliniques du handicap qui comptent mais leurs conséquences fonctionnelles et sociales pour la personne. Il s’agit d’une nouvelle politique de l’enfant abordée sous l’angle d’une compensation des handicaps, et pas dans celui d’un processus évolutif accessible à des interventions thérapeutiques [7].  Pour la loi 2005 c’est l’environnement qui doit compenser, en quelque sorte, les manques de l’enfant. Elle préconise qu’il n’y ait pas de discrimination entre les enfants handicapés et les enfants normaux. Elle décentre la place privilégiée des établissements médico-éducatifs qui accueillaient les enfants jusque-là, pour se tourner vers une scolarisation ordinaire personnalisée, .scolarisation dans les services de l’Education Nationale. L’enfant handicapé doit vivre hors des institutions, au plus près de la vie familiale et ordinaire, comme pour tous les autres enfants. 

1 - La notion de déficience mentale 
C’est une notion tout à fait complexe, regroupant des terminologies différentes. Sous cette appellation se présentent une grande variabilité de tableaux : les déficiences mentales, on le sait, constituent un groupe hétérogène, de par leur étiologie, leur aspect clinique, et leur pronostic. La déficience mentale peut être première, liée à une cause organique bien identifiée, mais elle peut aussi être secondaire, considérée comme un symptôme, et on peut la rencontrer au sein de structures mentales très diverses, avec des mécanismes multiples et variés. Les jeunes mineurs déficitaires ont en commun un déficit cognitif important, des performances verbales très précaires.
L’OMS, elle, retiendra la désignation de retard mental. 
La notion de déficience est plurielle. La personne handicapée sort du statut de personne fragile et vulnérable, à protéger, pour se définir comme une personne à part entière incluse dans la société. Ce nouvel esprit de la loi a conduit à ne plus définir le jeune handicapé autour de ses manques, mais aussi par ses compétences et les mesures de compensation à mettre en place pour assurer sa vie quotidienne. On verra fleurir d’autres classifications comme la classification internationale du handicap en 1980 (CIH), et la classification internationale des fonctionnements, du handicap et de la santé, adoptée par l’OMS en 2003 (CIFHS) [8]     

2 - La cause des déficiences mentales [9]   
Il y a évidemment deux grandes origines possibles : 
Les causes organiques et les cause psychogènes, socio-éducatives, affectives et environnementales. 
Souvent on a l’intrication des deux causes. 
a) Les causes organiques retrouvées sont (ensemble des affections atteignant le foetus ou l’enfant très jeune)
- Des anomalies génétiques,  
- Métaboliques ou carentielles  
- Infectieuses et toxiques  
- Mécanique : accidents au cours de l’accouchement ou au cours des premières heures de la vie.  Plus le déficit mental est sévère et profond, plus on retrouve une origine étiologique, organique bien établie, mais ce n’est pas toujours constant.  

b) Les causes psychogènes 
La déficience mentale sans cause organique retrouvée, peut être aussi le résultat de conditions socio environnementales et culturelles particulièrement défavorables : 
- Les facteurs sociaux : pauvreté, paupérisation, précarité financière, problèmes de logement ... 
- les facteurs affectifs : des carences précoces, on connaît depuis les travaux de SPITZ et ses observations sur l’hospitalisme, les effets dévastateurs des carences affectives graves et prolongées, (dans le cas d’hospitalisation, de séparation d’avec la mère, d’abandon). 
60% des déficiences ont des causes connues.  
Bien souvent, on assiste à l’intrication de facteurs organiques et environnementaux responsables du retard global du développement psychomoteur et de l’installation d’une déficience mentale. Il faut toujours rappeler qu’il existe plusieurs facteurs impliqués dans le développement cognitif de l’enfant et dans son développement global, qu’il y a une complémentarité évidente entre, d’une part son équipement biologique, et la qualité des interactions précoces entre l’enfant et son environnement.
La stimulation des premières années, les soins maternels appropriés, répondant aux besoins de l’enfant, sont déterminantes pour de développement psychomoteur, ainsi que la communication verbale quelles que soient les difficultés présentées par l’enfant. 
On connaît aussi l’approche de la déficience mentale, prise comme conséquence du processus évolutif de l’enfant, déficience dysharmonique décrite par MISES [10] , déficience comme conséquence de troubles psychiatriques graves de la petite enfance, psychose infantile mutilante à évolution déficitaire…  

Il faut aussi rappeler que l’annonce d’un handicap, d’une affection sévère touchant l’enfant, introduit le gauchissement de relations entre le jeune enfant et ses parents, et qu’à son tour ses difficultés relationnelles vont, en quelque sorte, accroître les carences éducatives et affectives. 

3) La déficience mentale, elle s’établit aussi selon plusieurs échelles : 
Une des premières échelles c’est celle de la psychométrie selon la classification traditionnelle qu’on peut rappeler :  
- L’arriération mentale, idiotie : QI inférieur à 30. Il s’agit d’un enfant grabataire, à la vie végétative, aux capacités motrices rudimentaires, aux contrôles sphinctériens inexistants, au langage nul, aux gestes auto et hétéro-agressifs et présentant des malformations, et parfois une épilepsie.  
- La débilité profonde : QI entre 30 et 50, langage rudimentaire, raisonnement empirique, comportement : immaturité psycho affective, insuffisante de contrôle émotionnel, sentiment d’insécurité, pas d’autonomie sociale, quelques apprentissages simples sont réalisables.
- La débilité moyenne : QI entre 50 et 70, une certaine autonomie dans les gestes de la vie quotidienne, intérêt limité, attention fatigable, vie affective sommaire et troubles du comportement fréquents, impulsivité.  - La débilité légère : QI entre 65 et 80, une inadaptation à la scolarité normale. Ce sont des enfants éducables, l’insertion professionnelle modeste est possible, il existe des troubles du comportement. 
Deuxième classification, celle du DSM4 :  
- Retard mental profond : QI de 20 à 25
- Retard mental grave : QI de 25 à 35/40  
- Retard mental moyen : QI de 35 à 50/55  
- Retard mental léger : QI de 50 à 65/70 

4) Déficience et agressions sexuelles  
Très peu d’éléments sont retrouvés entre les sujets déficients mentaux agresseurs sexuels et leurs actes. La notion de transgression et de passage à l’acte délictueux est difficile à établir. Beaucoup de questions : 
En premier lieu, le déficient mental a-t-il conscience de son acte ? A-t-il conscience qu’il s’agit d’un délit ? Nous parlons ici évidemment des sujets déficients mentaux moyens ou légers au sens clinique du terme. Nous écartons, ceux pour lesquels la déficience est tellement profonde, ainsi que l’absence d’autonomie, rendant difficile de parler d’actes transgressifs délictueux. 
En tout état de cause, il semble qu’il n’y ait pas une spécificité psychopathologique qui permette de décrire un état de délinquance sexuelle liée à la déficience mentale. Comme chez les autres sujets, les causes entrainant les conduites transgressives sexuelles sont plurifactorielles et toujours à comprendre dans une histoire singulière du sujet. 

II. Sexualité et handicap

Jusqu’à une période très récente, le sujet de la sexualité des handicapés mentaux n’était pas ou peu abordé, un silence total. Aujourd’hui, on sait mieux que les handicapés mentaux, comme les autres, ont une sexualité. 
La loi de 1975 : les associations s’en sont saisies, elle a permis d’ouvrir des institutions médicosociales pour accueillir des enfants handicapés de 6 ans à 20 ans, comme s’il s’agissait d’une population homogène, laissant les éducateurs spécialisés dans ces institutions souvent face à des problèmes très différents, selon qu’il s’agissent d’enfants petits ou d’enfants adolescents.  En effet, l’adolescence, ici comme ailleurs, vient bousculer la vie physique et affective de ces sujets. C’est aussi, pour l’enfant déficient un moment de déstabilisation, d’angoisse, de recherche identitaire, de recherche des limites, un moment découverte du corps, de confrontation avec la loi ou avec les interdits. 
Pour l’adolescent déficitaire, ce moment correspond aussi, comme pour les adolescents ordinaires, à un moment particulier, avec ce besoin profond d’exister, peut-être d’être enfin soi-même, de sortir de la tutelle parentale, séparation si difficile à acquérir pour eux, recherche d’autonomie alors que les compétences manquent, que l’abstraction fait défaut dans la plupart des cas. 
Mais la fureur de vivre, si intimement liée à cette période d’adolescence, existe, aussi, chez ces jeunes-là. Le plaisir auto érotique, comme l’envie de découvrir le corps de l’autre sont à l’oeuvre. La recherche de plaisirs physiques rejoint celle d’une quête affective, plus ancienne, toujours présente pour les plus carencés sur le plan affectif. 
L’absence de structures adaptées ou spécifiques aux adolescents dans la plupart des institutions, est révélatrice de l’infantilisation dans laquelle on les a souvent tenus et le déni de toute sexualité. Beaucoup d’efforts ont été faits, pour, par exemple, créer un pavillon pour les adolescents, mais il reste qu’il s’agit quand même d’une population où il ne semble pas y avoir de scantion particulière tout au long de l’enfance.  Malgré l’introduction de la mixité dans les établissements, le débat autour de la sexualité a eu du mal à se mettre en place, si ce n’est autour de l’éternelle question des risques qu’engendre la sexualité, avec, en premier lieu le risque de grossesse pour les filles et la prescription d’une contraception, le risque de maladies sexuellement transmissibles, le risque de SIDA, etc.
Le discours sur la sexualité est centré sur les lois, les interdits, les risques engendrés par le fait d’avoir des relations sexuelles, pour éviter finalement de parler des émotions, du comportement amoureux, du sens de la sexualité.  La sexualité est ignorée et ce qu’il y a derrière ces comportements, c’est l’impossible représentation d’une vie sexuelle chez les jeunes handicapés mentaux. Longtemps, il y a eu ce discours dans les institutions, et la sexualité était clandestine, secrète et honteuse. [11]  
Et puis, comme les choses ont évolué : 
- dans les institutions 
Aussi, sous la pression des nouvelles exigences sociales, notamment celles de la loi 2005 favorisant le rapprochement de plus en plus les jeunes handicapés des jeunes de la vie ordinaire. La sexualité alors est devenue une « évidence », c’est-à-dire qu’elle est devenue une réflexion institutionnelle. Cette voie permet encore aux éducateurs, aux responsables, si cela est possible, de maîtriser les problèmes, plus que de comprendre les besoins des jeunes. L’admettre, en parler, c’est peut être le meilleur moyen de mettre en place un système d’autorégulation des comportements.  Un discours sur le sexuel, possible aujourd’hui, qui, très vite, s’ouvre aussi sur l’intime, sur le pudique, sur l’autre…[12]   
Mais l’avenir est pavé de bonnes intentions, la sexualité interpelle, peut faire peur. Il est difficile d’en dessiner les contours « acceptables », les pratiques normales et encore moins pour les jeunes handicapés. La curiosité sexuelle est légitime et la recherche d’amour à cet âge aussi, surtout chez les enfants carencés. Elles peuvent conduire à des gestes inappropriés  La sexualité handicapée est connotée comme « anormale », pulsionnelle, bestiale, dangereuse.  Et ces expressions, lorsqu’on en parle, en sont la démonstration ; on parle de masturbation effrénée, de pulsions sexuelles incontrôlées, d’absence de pudeur, d’exhibitionnisme à souhait. Pourra-t-il se maîtriser ? Et surtout se rendre compte de la portée de ses actes et de ces conséquences possibles ? L’une d’elle étant évidemment que les jeunes filles tombent enceinte. 
- pour les parents 
Au cours de l’adolescence et quand les problèmes de relations sexuelles se posent, il y a pour les parents un brusque retour de la souffrance liée au handicap. C’est une nouvelle étape à franchir dans l’acceptation de ce handicap, analogue à celle qu’ils ont vécu au moment de l’annonce du diagnostic.
Un enfant en difficulté, certes ils l’ont admis plus ou moins jusque-là, mais il s’agit, pour eux, d’un enfant asexué. Augmenter ses compétences, scolaires, sociales, comportementales, son autonomie, son insertion professionnelle certes, mais pas sa vie sexuelle. 
Alors qu’est-ce qu’il se passe ? Envie de le garder petit ? Envie qu’il soit l’éternel enfant ? Peur des conséquences de la vie sexuelle ? La procréation inimaginable – un parent m’a dit « il faudrait les stériliser, ces enfants-là, ils ne doivent pas se reproduire ». Temps figé, temps éternel, impossible d’imaginer une relation dans le futur. Ce sont des enfants à vie, car la sexualité repose complètement la question de la maladie, du handicap, re-questionne sur les origines du handicap, sur son possible rattachement à une branche familiale, sur sa possible transmission, réinterroge la culpabilité parentale … 
Ou bien les traumatismes liés au handicap de l’enfant resurgissent : l’abandon, la séparation, beaucoup de couples éclatent à l’annonce du diagnostic du handicap. 
Enfin, pour d’autres familles plutôt chaotiques, insécurisantes, laxistes, carencées, l’éclosion de la sexualité, ses demandes, puis ses transgressions peuvent tout à fait rejoindre les pratiques familiales transgressives, sans que les parents ne s’inquiètent des conséquences pour le futur. 

III. Sexualité et abus sexuels

a) La description clinique du jeune déficient : 
Le déficient : il a peu d’acquis scolaires, de grandes difficultés dans les apprentissages. Il a un mauvais rapport au temps et à l’espace, des difficultés langagières importantes pour exprimer ses émotions, des difficultés motrices, une autonomie sociale limitée. 
Sur le plan de son caractère, il est souvent égocentrique, centré sur lui-même, suggestible, crédule, mythomane, impulsif, contrôlant mal ses désirs, acceptant mal les frustrations affectives, adoptant des attitudes de repli, de bouderie, d’opposition ou de passivité. 
Il a des difficultés relationnelles souvent évidentes, avec une quête affectives importantes, une recherche de tendresse, mais aussi une recherche des limites, et un plaisir à transgresser à l’adolescence. 
Par rapport à la sexualité, il connaît peu de choses, peu d’informations, il la découvre seul et cela peut être totalement angoissant. La sexualité découverte, on peut dire qu’il existe aussi une tendance à la répétition effrénée des actes. Cette répétition peut être une manière de répondre aux angoisses mal ou peu formulées, par rapport à ses modifications corporelles, par rapport aux autres, par rapport à son avenir. C’est une manière de mettre en acte ce qu’il a beaucoup de mal à exprimer avec des mots. 
b) Le jeune déficitaire et la violence sexuelle proprement dite : 
Pendant longtemps les abus sexuels étaient plutôt secrets, cachés, ignorés, peu judiciarisés par les institutions, minimisés par les familles. 
Aujourd’hui, on pourrait dire qu’ils sont plutôt « sur dénoncés ». Ces situations sont complexes et difficiles à exprimer car le déficient mental est vécu, pensé comme une victime potentielle ou réelle, avec des abus qu’on retrouve très souvent intrafamiliaux, plutôt que vécu comme agresseur sur ses camarades. Mais dans les deux cas, de toutes façons, il est ressenti comme vulnérable, irresponsable, pas libre, ou bien sa sexualité est vécue comme totalement pulsionnelle, agressive, marginale et cruelle plus que déviante. 
En tout premier lieu nous savons que c’est une population vulnérable, et que c’est dans cette population qu’il y a le plus de victimes d’abus sexuel que d’auteurs de violence sexuelle. Dans cette population, on trouvera le plus facilement le schéma classique « victime qui devient sous nos yeux d’éducateurs ou de soignants auteur de violence sexuelle ». Les auteurs de violence sexuelle déficitaires ont été jusqu’à un temps récent peu judiciarisés, car, pour les institutions et les familles, il était difficile de montrer leur difficulté à protéger ces jeunes et à les éduquer. 
c) Les victimes de ces auteurs déficitaires : 
Ce sont évidemment en tout premier lieu les plus jeunes, les plus petits de l’institution, ou bien sur leurs pairs, les filles ou les garçons du même âge qu’eux. Dans les familles, ce sont les frères, les soeurs, les cousins, les cousines, les petits-enfants, les amis, etc., et dans les familles d’accueil, sur les enfants naturels mais aussi sur les autres enfants confiés à ces familles. 
C’est très rarement des victimes extrafamiliales ou inconnues, avec des scenarii élaborés qui permettraient de les agresser. 
d) Les auteurs déficitaires, actes et profils : 
- Les actes et les gestes
Il y a une grande diversité de tableaux et de variations évidemment dans la gravité. 
Beaucoup se livrent à l’auto érotisme, puis à la masturbation effrénée en public, à l’exhibitionnisme, au voyeurisme, à des attouchements sur les pairs, parfois sur les adultes encadrant – tripoter les fesses de l’éducatrice ou de l’ASH. 
Enfin plus grave, des agressions sexuelles avec viol, gestes incontrôlés, compulsifs et à plusieurs dans une chambrée ; toutes sortes de tableaux.
-  Une difficulté pour mettre des mots sur des actes dont ils n’ont pas compris la gravité (souvent ils reconnaissent les faits et s’en excusent, puis ils recommencent, tant ils ont de difficultés à prendre conscience de la gravité des délits commis).  
- Difficulté d’énoncer des règles de vie, de respect de l’autre, de faire comprendre les interdits imposés dans une famille, dans une institution,  
- Difficulté de leur faire reconnaître la souffrance infligée à l’autre qu’ils ont agressé, le peu ou le pas d’empathie éprouvée, le peu ou le pas de culpabilité.
- La nature des actes : 
- Jeux sexuels ou actes pervers ? Toujours essayer d’évaluer, en tous les cas, ce qui est de l’ordre du jeu, d’une rencontre du corps de l’autre, d’interrogations qu’ils se posent, avant de parler d’actes transgressifs violents et totalement pervers. On ne peut nier le plaisir à transgresser, à jouer avec les interdits. 
De toutes façons, on bute sur le niveau d’intégration des règles, des consignes, le niveau d’immaturité psycho affectif de ces jeunes et sur leurs problèmes de compréhension. 
- Une biographie particulière 
Ajoutées à toutes ces caractéristiques, on peut aussi retenir dans les jeunes que nous avons observés, les traits particuliers dans leur biographie. A l’horizon, très souvent, un parcours chaotique où ils sont d’abord dans leur passé, victimes de maltraitances physiques et psychiques. Ils ont vécu ou connu un passé de violences conjugales, de conflits parentaux, de ruptures, de placements précoces répétés, de décès, un vécu de violence intrafamiliale. 
Sur le plan de la sexualité, ce sont des enfants qui ont été exposés précocement aux comportements sexualisés des parents, soit en assistant tout simplement aux ébats amoureux, soit par le visionnage de cassettes porno en famille, soit par une érotisation constante des relations, 
Il y a aussi la notion de familles aux conditions sociales précaires, ce qui introduit la notion de promiscuité, d’absence effectivement de moments à soi, pas de protection de l’espace privé, de l’espace intime, au niveau de la toilette par exemple, des bains qui peuvent être pris en commun totalement érotisés. 
Ce qui caractérise aussi ces enfants et leur histoire, c’est qu’il y a évidemment l’absence de mots mis sur la sexualité, l’absence de règles de bonne conduite. Et la sexualité lorsqu’elle est évoquée, malheureusement, est souvent faite dans un vocabulaire graveleux, dégradant. 
Enfin dans leur anamnèse, en parlant avec eux, on découvre souvent qu’ils ont eux-mêmes subi des attouchements, des abus sexuels intrafamiliaux. En tous les cas, ce sont des candidats très vulnérables, et pour ces enfants, les facteurs familiaux, environnementaux, éducatifs, affectifs sont, la plupart du temps, très carencés. 

IV. Les cas cliniques

1ère vignette clinique - le cas de José : 
Les cas que nous avons choisis sont illustratifs de notre propos. Ils sont évidemment particuliers et ne prétendent pas constituer des éléments entrant dans une étude avec une cohorte satisfaisante. 
Le premier cas, nous l’avons appelé José. Il s’agit d’un jeune de 21 ans, en obligation de soins, que nous accueillons sur le CMP pour des agressions sur mineur de moins de 15 ans. 
Les faits se sont déroulés lorsqu’il avait 14 ans. Il a agressé sexuellement deux enfants de 6 et 8 ans. Il n’a pas fait de prison car il était mineur. Il a eu un suivi socio-judiciaire. Le psychiatre traitant qui nous l’adresse est désemparé et demande notre avis sur les possibles récidives, car on l’a surpris encore récemment aux abords d’une école maternelle. Il nous dira, au premier entretien, très naïvement, « j’ai gardé les enfants de ma voisine ». Le psychiatre a déjà essayé un traitement par Androcur qu’elle a dû rapidement arrêter, car mauvais bilan biologique. Elle l’a finalement mis sous Risperdal retard, une injection tous les 15 jours. 
Les antécédents médicaux :  aucune anomalie organique repérée, sa déficience est plutôt d’origine psychogène. 
Les antécédents familiaux :  une mère sous tutelle, dépressive ?  Un père inconnu, un beau-père en bonne santé, incarcéré.
Biographie
José a été placé dès l’âge de 18 mois en famille d’accueil, en raison de « l’instabilité » de sa mère, tant sur le plan psychologique que financier. Cette femme élève seule son enfant, le père étant parti pendant sa grossesse. 
Nous ne savons rien sur le développement psychomoteur de José, en dehors de cette séparation précoce. 
La famille d’accueil semble sécurisante pour lui, il nous dira « ce sont mon père et ma mère de coeur ». A l’âge de 11 ans, la mère de José, qui vit avec un nouveau compagnon, décide de reprendre son fils. Ce retour non-préparé est vécu comme angoissant et déstabilisant pour José, car il retrouve une mère peu connue et un beau-père. La rupture avec la famille d’accueil sera aussi traumatisante. De 11 à 14 ans, il nous révèlera qu’il a été abusé par ce beau-père. 
Parcours scolaire et professionnel
Il a fait une scolarité médiocre qui l’a amené à suivre la classe de CLIS [13] , puis il a été intégré en SEGPA [14], puis il a été orienté vers un établissement spécialisé, en IMPRO [15], ensuite il a effectué des stages en ESAT [16] – le projet professionnel de son institution était son intégration en milieu protégé dans un établissement comme un ESAT. Ce projet n’est pas encore mis en place actuellement. Il se satisfait d’une place de caissier dans une association de « danse latino ». José nous dit qu’il rêve de devenir professeur de « danse latino », et qu’il a cette passion depuis l’âge de 7 ans, car sa mère de famille d’accueil mettait souvent de la musique.  
Sur le plan de ses compétences cognitives et relationnelles : 
José est un jeune homme qui sait lire et écrire mais avec des difficultés. Il sait faire des calculs simples, mais a des difficultés de compréhension, de jugement – il faut répéter les phrases un petit peu complexes. Il a des difficultés de concentration et d’attention. Sur le plan social, il est autonome dans les transports en commun, à condition d’avoir repéré le trajet avant. Les notions de temps et d’espace sont acquises. Il sait utiliser le téléphone et Internet. 
Au niveau relationnel, José dit avoir eu avec sa mère, notamment à son retour, des difficultés d’attachement et dit l’avoir ressentie comme une étrangère. En revanche il décrit une très bonne entente avec « son père et sa mère de coeur ». 
Il a des difficultés à s’exprimer en groupe avec des amis de son âge. Il va souvent au cybercafé pour chater sur des sites de rencontre, et notamment sur Gay vox. Il parle très franchement de son homosexualité. Il dit avoir des rendez-vous avec de jeunes hommes homosexuels, et comme pour devancer nos questions, il nous dit qu’il leur demande d’abord leur carte d’identité pour connaître leur âge. Sur le plan affectif et social, il dit qu’il a plusieurs petits amis et des relations sexuelles avec eux.
On a en face de nous un jeune qui présente une déficience intellectuelle légère, où selon la cotation CIM10, un retard mental léger pour lequel déjà il y a eu beaucoup de travail et d’évolution. 
Les circonstances des agressions commises : 
La première fois, c’est le beau-père qui lui demande, sous menace physique, d’agresser un enfant de 7 ans d’un couple d’amis, en sa présence. Ensuite, la deuxième fois, José les commettra seul, sans être forcé, sur un enfant. 
Les circonstances de la révélation : 
José lui-même parle à la tutrice de sa mère des agressions qu’il a subies par le beau-père, en même temps qu’il se dénonce pour parler des agressions qu’il a commises sur les enfants. Il décrit que les victimes sont des enfants de 6 à 8 ans, qu’il connaissait bien, fils d’amis de sa mère, et que les agressions sexuelles se sont passées dans sa chambre à lui ou dans celle des victimes. 
A l’entretien : 
Sa présentation est très soignée. Il est légèrement maniéré, spontané dans ses réponses, souriant. Il s’exprime avec un vocabulaire simple, mais les difficultés de compréhension se ressentent lorsque nous abordons des questions plus complexes.
Il présente une immaturité psycho affective. Bien qu’il reconnaisse les faits, il y a un décalage entre la gravité des faits reprochés et la perception qu’il en a.  Il ne présente pas de troubles psychiatriques avérés, et il n’a pas d’addiction particulière. 
Dans son histoire, ce qui a valeur d’antécédents traumatiques, c’est évidemment son placement lorsqu’il était jeune et les distorsions que cela a entraîné, les premiers liens d’attachement avec sa mère, placement en famille d’accueil très jeune, et retour au domicile maternel non préparé et peu sécurisant. C’est alors qu’il subit à l’âge de 11 ans les abus sexuels du beau-père, et la mauvais qualité de sa relation avec sa mère ne lui auront pas permis de dénoncer rapidement. 
Enfin, élément traumatisant plus récent ; il perd son meilleur ami le jour de Noël, décédé d’une balle, mort violente, tandis qu’ils discutaient tous les deux dans les bois. 
Il nous a été adressé au CMP pour une évaluation et une proposition thérapeutique, mais il a déjà suivi un traitement par son psychiatre qui l’avait mis sous Androcur. Seulement après bilan, le traitement a été interrompu à cause des risques d’ostéoporose. Il a été mis ensuite sous Neuroleptique retard, très probablement avec l’idée de contrôler sa libido. 
Evaluations et propositions thérapeutiques : 
Nous avons reçu José dans le but premièrement d’effectuer une évaluation. Nous avons utilisé pour cela le QICPASS [17] dans une forme qui a été remodifiée pour les adolescents. Nous avons fait passer le questionnaire en quatre entretiens. Ceci a permis d’affiner l’anamnèse, le diagnostic, et a été un média relationnel important entre le jeune et nous.  
Le deuxième temps, c’est celui de l’orientation vers un traitement psycho éducatif en groupe avec une médiation autour du media « le qu’en dit-on », et aussi il lui a été proposé de continuer à suivre les entretiens individuels avec son psychiatre de secteur. 
A la suite de son évaluation, José s’est donc rendu deux fois au groupe du « qu’en dit-on ». Il a eu énormément de mal à s’intégrer dans le groupe. Il a d’abord été effrayé par l’aspect cognitif de l’épreuve, car il fallait lire et comprendre la carte proposée. Cette inclusion dans le groupe ressemblait à un examen qui devait lui rappeler les échecs scolaires. Par contre il a exprimé avec sincérité et grande spontanéité les faits qui lui étaient reprochés. Cette spontanéité contrastait avec l’attitude des autres qui minimisaient, et là, nous avons pu évidemment découvrir sa grande vulnérabilité. 
José nous a montré qu’il avait besoin de travailler sa position de jeune homme adulte, sa position aussi dans ses choix sexuels, et évidemment au-delà dans l’affirmation de ce qu’il est, de sa personnalité. En premier lieu, ce qui apparaissait surtout, c’est qu’il fallait lui apprendre aussi à se protéger. 

2ème VIGNETTE – Le cas de Léa : 
Léa est une jeune fille née en 1993, âgée aujourd’hui de 18 ans. 
Elle est reçue en 2000, à 7 ans, au SESSAD, adressée par son école et le CDES pour des difficultés majeures dans les apprentissages. 
Première rencontre de l’enfant et des parents
La famille fait l’objet de signalements par l’école et les services sociaux pour absence de soins appropriés et notamment absence de soins somatiques (sphère ORL ; otites à répétition, soins dentaires et visuels, absence de visite médicale, d’achat de médicaments alors que l’enfant a des infections graves conduisant à la destruction des tympans). 
Première rencontre avec le psychiatre du SESSAD : 
Léa a 6 ans, petite pour son âge, malodorante, les cheveux sales. Le sourire s’ouvre sur une bouche aux dents cariées. Elle a du mal à comprendre les paroles, présente des troubles du langage type « zozotement », défaut dans l’articulation. Son dessin est exécuté sans un sourire : une maison et un arbre en retrait sur la feuille. 
Sur le plan cognitif : 
Léa connait les couleurs, les figures géométriques et quelques lettres. L’état somatique est précaire. Elle a des difficultés de communication. Ce qui ressort : la tristesse de cet enfant.
Le parcours scolaire de Léa :
-En petite et moyenne section de maternelle : déficit lexical important.
- Maintien en grande section de maternelle.
- Echec au CP : orientée en CLIS   De la 6ème vers la 3ème de SEGPA
-  Projet d’orientation vers un CAP adapté. 
Ses antécédents familiaux : 
Léa est issue d’une fratrie de trois :
- Nadège 17 ans, au lycée professionnel (première relation de la mère)  
- Mathieu 13 ans, en 5ème de SEGPA
-  Léa, 7 ans, en classe de perfectionnement 
La mère, 38 ans sans emploi, a quitté école à 16 ans. Elle apparaît sale, négligée, tête basse, triste, passive. Il émane d’elle une odeur d’alcool. Elle ne pense rien des reproches qui lui sont faits des services sociaux. 
Le père, 37 ans, travaille dans la maçonnerie. Il a des problèmes de boisson mais dit se limiter la semaine et boire massivement le week-end.  Les parents ne nient pas l’existence d’un climat familial difficile, avec le fils surtout (violence verbale, insultes, etc.). 
Les antécédents de Léa : 
La grossesse s’est déroulée normalement, Léa est née à 8 mois. Son poids de naissance est correct. Elle présente un retard du développement psychomoteur (marche à 2 ans et demi, paroles difficiles à comprendre, propreté vers 2 ans). 
L’école maternelle signale la carence de soins qui s’apparente à de la maltraitance - intervention du RASED18. Léa ne grandit pas, s’exprime difficilement et est constamment malade. (du pus coule en permanence de ses oreilles, elle a des otites sévères chroniques non soignées). [18] 
Décision médicale : 
Devant l’urgence somatique, Léa est orientée vers un établissement sanitaire pour une durée de six mois. Sont pratiquées des interventions réparatrices du tympan - bilan : Léa est malentendante à 50%. Elle est appareillée de prothèses auditives.
Elle réintègre l’école, elle devient enfin une élève. 
Sa croissance staturo-pondérale reprend. 
Sur le plan psychologique
La séparation difficile pour Léa, bien qu’elle soit bien entourée par l’équipe de l’établissement. 
La mère réclame Léa, l’appelle. L’éloignement permet à la mère d’exprimer un certain attachement. Au retour en famille, après une période d’accalmie, les promesses maternelles s’effondrent. Apparaissent de nouvelles infections ORL, des difficultés pour appareiller les oreilles (rendez-vous et surveillance). 
A 8 ans Léa est placée en famille d’accueil, suite à des suspicions d’attouchements sexuelles de la part du parrain (au final classement sans suite). 
En famille d’accueil de 2002 à 2004, Léa voit sa famille en visite médiatisée. Elle reçoit des appels téléphoniques de ses parents (son père est ivre le plus souvent). 
Après le retrait de Léa, le couple parental s’enfonce dans l’alcoolisme et des difficultés familiales : une tutelle aux prestations familiales est mise en place. 
Quand Léa a 9 ans, le père de sa famille d’accueil est accusé d’abus sexuels par un des enfants placés ; conséquence : tous les enfants sont retirés. Léa est accueillie dans une autre famille d’accueil. 
2ème famille d’accueil de 2004 à 2008 : 
Léa est placée avec deux autres enfants confiés par L’ASE : Katia 10 ans et Pedro 11ans. Les enfants de la famille d’accueil sont grands, seul Kevin, leur fils adolescent, est à la maison. Léa tolère mal les règles éducatives et commence à transgresser : les mensonges sont fréquents, elle commet des petits vols (objets de maquillage), fait l’objet d’absentéisme scolaire, imite la signature de sa mère. Léa dit que le père d’accueil se balade nu devant elle. 
La mère d’accueil est une femme effondrée devant l’attitude de Léa et demande de l’aide. 
De 2007-2008 à 14 ans, les troubles du comportement s’accélèrent. 
Ses acquis scolaires stagnent. 
Léa fait un stage d’apprentissage en restauration. Le stage a lieu près du domicile de la mère que Léa visite en cachette régulièrement. Elle y trouve des hommes alcoolisés avec la mère. A ce moment-là, elle fait une première fugue avec un garçon de 19 ans avec qui elle a des relations sexuelles. Le discours de la mère à ce propos : « il faut que tu y passes aussi ».  
Léa est recueillie au commissariat, les policiers découvrent via son portable un réseau pédophile. Le réseau : c’est la mise en lien de copines de Léa avec des pédophiles. Des hommes attendent Léa à la sortie de l’école et devant chez la famille d’accueil. Léa produit elle-même des photos de sa poitrine qu’elle diffuse sur internet. 
Elle agresse sexuellement Katia, la plus jeune de la famille d’accueil. Léa se présente comme une victime, réprimandée par sa famille d’accueil, dit être épiée. D’après la famille d’accueil, Léa échange des propos sexualisés avec les autres jeunes (propos sans retenue, sales, graveleux), et drague ouvertement les hommes. Léa transgresse les règles, ment, fabule et érotise les rapports aux autres, ce qui conduit à un nouveau changement de famille d’accueil, sans judiciarisation des faits commis. 
Les troubles du comportement persistent sous la forme d’une érotisation excessive des contacts interpersonnels : 
Léa cherche un homme, elle va vers eux dans la rue. Elle va au-devant du danger (les hommes la poursuivent). Léa se plaint d’avoir été abusée, dit avoir envie de toucher l’autre « c’est plus fort que moi ». Le discours de Léa fortement connoté de propos sexuels. De plus, elle commence avec son portable à se photographier les seins, montrer une partie de son corps, ainsi elle s’identifie aux images pornographiques que l’on peut rencontrer sur Internet. La sexualité est exacerbée. Du reste, lorsqu’elle reçoit des coups de fil de son père (souvent alcoolisé), il lui demande de lui parler de sa sexualité. 
La famille : 
Aucun travail n’a été fait avec la famille naturelle qui est restée figée dans son fonctionnement. Et Léa, à cause de la séparation, va constamment l’idéaliser. C’est ainsi qu’elle met en échec les « mamans d’accueil », et qu’elle porte des accusations graves sur l’un des pères accueillant, de même qu’elle va progressivement désinvestir le travail avec l’équipe du SESSAD. 
Dans la genèse des actes transgressifs, il faut rappeler l’importance de l’héritage familial, sur plusieurs générations, et la passivité face aux violences subies « il faut que tu y passes ». Cela met en exergue le silence, le vide de parole dans cette famille, l’absence de projets. 
La famille de Léa est assimilable à une entreprise d’a culturation, de déshumanisation où seuls les acte transgressifs sans souci de l’autre produisent du plaisir. Léa est tournée du côté des actes, du fait de la pauvreté élaboratrice (défaut de la pensée), et en réponse à la violence familiale. 

V. La discussion

Ce qui nous a paru intéressant, à propos de ces vignettes cliniques, ce sont tous les éléments communs que nous pouvions retrouver, soit dans l’anamnèse du jeune, soit dans sa famille, et enfin les hypothèses que l’on peut émettre sur le sens de ces actes sexuels commis par des jeunes déficients mentaux.
1. La biographie particulière de ces jeunes : 
- Faite de ruptures précoces, de placements soit en familles d’accueil, soit en institution, plusieurs placements consécutifs, autant de ruptures dans les liens et autant d’éléments d’insécurité et de fragilisation qui ne permettent pas au jeune de se construire pleinement. On sait combien sont importants les premiers liens d’attachement [19] avec la mère pour construire une assise solide.  
- La violence présente entre les parents, sur les enfants eux-mêmes ou entre frères et soeurs : violence physique, violence sexuelle, mais aussi violence par absence de soins appropriés.  
- Les défauts ou les absences de stimulations éducatives et cognitives entrainant des retards du développement psychomoteur et intellectuel.  
- L’absence de stimulation éducative et les carences affectives qui maintiennent ces jeunes dans une quête d’amour constante, inappropriée quant au choix d’objet au moment de l’adolescence.  
2. La dynamique et le profil de ces familles : des défaillances à tous les niveaux  
- Des difficultés socio-économiques, insertion précaire, instabilité professionnelle, des faibles revenus.
- Sur le plan psychologique, une défaillance maternelle précoce (soit absence, soit inopérante).
- Maladie de l’un des parents (affections psychiatriques et/ou addictions).
- Répétition de violence et de traumatismes sur plusieurs générations.
- Enfin dans ces familles on note la faible intégration des lois sociales, des règles éducatives.  
- Pauvreté du langage et de l’utilisation des mots sur les actes.  
- Sexualité souvent laxiste. 
3. Hypothèse sur le sens des actes sexuels : 
Le profil du jeune : 
Pour ces jeunes, les difficultés langagières importantes, les retards de langage et de parole, limitent leurs échanges, l’expression de leurs ressentis et de leurs émois sexuels. L’acte sexuel est un moyen pour rencontrer l’autre, le toucher, se rassurer soi-même sur les modifications de son corps. 
Chez les adolescents et les jeunes adultes déficitaires, les changements corporels ne vont pas de pair avec une puberté psychique. Le corps devient adulte mais la vie psychique demeure infantile. Ces jeunes sont immatures et très souvent en quête d’affection, de tendresse plus que d’actes sexuels.
Mais, il ne s’agit pas uniquement d’attouchements sexuels, comme on en trouve à l’adolescence. Il y a bien un passage à l’acte, violent, avec une forme d’agressivité, et/ou une envie de transgresser. 
L’agression sexuelle répond au début à un besoin sexuel, besoin de rapprochement, mais on peut se demander si cet acte sexuel ne vient pas en quelque sorte, compenser des manques précoces, « prendre ce que l’on n’a pas eu », instrumentaliser l’autre comme on a été instrumentalisé, puisqu’on retrouve évidemment très souvent la notion de violence sur leur propre corps.
Ces jeunes sont plutôt des personnes vulnérables, ayant un passé d’abus sexuel, repéré ou non. C’est parmi eux que l’on retrouve le plus souvent l’équation victime devenu agresseur [20].

 VI. La conduite à tenir

1. Le temps de l’évaluation : 
1) Cette évaluation doit se faire, si possible, grâce à des entretiens avec des parents et/ou avec le jeune.  Les échanges avec les parents sont très importants quand ils sont possibles, car ils permettent de reprendre l’histoire du jeune et les causes de sa déficience – rechercher les causes organiques ou psychogènes qui ont entraîné ce tableau de déficience mentale.  C’est souvent plus facile d’évoquer les causes organiques lorsqu’elles ont été mises en valeur par des examens, les causes génétiques, les causes métaboliques, d’une certaine manière les parents en parlent plus facilement, ainsi qu’évidemment tout ce qui concerne les accidents in utéro, ou à l’accouchement, ou dans les premiers jours de la vie. 
Lorsqu’il s’agit de causes psychogènes, c’est beaucoup plus compliqué de mettre en avant les difficultés relationnelles, affectives, et les carences multiples qui se sont produites dans les premières années de la vie.  Autre point important, l’annonce du handicap : quand cela a-t-il été fait ? Comment les parents l’ont-ils
reçue ? Quelles ont été les réactions des parents, surprotection ou bien de rejet ? Ces réactions qui peuvent, on le sait, entraîner des distorsions dans les premiers liens, qui peuvent compliquer l’attachement que l’on a au jeune enfant, qui parfois entraînent des drames, comme par exemple le père qui s’en va car il ne supporte pas de voir un enfant handicapé. L’annonce du handicap peut, à son tour, engendrer des difficultés relationnelles entre le parent et l’enfant. Ces difficultés vont à leur tour favoriser les carences éducatives et affectives. 
2) Le vécu du jeune déficient à l’adolescence. 
- Comment cela s’est-il passé ? Comment d’une manière générale est vécue son intimité à la maison ? Les soins corporels, quel est son degré d’autonomie ?
- Les questions sur la sexualité ; est-ce qu’on a parlé de sexualité avec le jeune ? Est-ce que les parents ont abordé ce sujet, ou bien les éducateurs de l’institution ?  
- Quelle représentation les parents ont-ils de la sexualité du jeune déficient ? Est-ce pour eux quelque chose d’envisageable ? Est-ce que cela existe ? Est-ce qu’ils en ont peur ? Est-ce qu’ils ont pris des précautions ? Etc.  
- Quelles représentations ont-ils pour l’avenir du jeune ? Pas seulement au niveau de la sexualité, mais au niveau professionnel, de ce qu’il pourrait faire, de son insertion dans la vie.  
3) L’entretien avec le jeune. 
Bien entendu il visera :  
- à dégager d’abord et à rechercher des troubles psychiatriques, s’il y en a (déficience, psychose déficitaire, état dépressif, composantes état limite),  
- ensuite d’évaluer quel est son degré d’autonomie dans la vie, quelles sont ses compétences sociales,  
- évaluer aussi avec lui ses compétences cognitives.
- Enfin aborder avec lui les questions du corps ; comment il se sent dans sa vie de garçon ? Peut-être aborder aussi la question de la sexualité ; est-ce qu’il a une copine ? Comment ça se passe ? Est-ce qu’on lui en parlé ? etc. Un certain nombre de questions, ces mêmes questions peuvent être évidemment abordées avec les éducateurs de l’institution, lorsque le jeune est placé dans un foyer ou dans un IME. 
2. Les propositions thérapeutiques : (ou la prise en charge des auteurs de violence sexuelle déficients) 
Cette prise en charge est difficile, complexe, car nous avons des auteurs qui ont des difficultés de compréhension, des difficultés relationnelles, des difficultés pour comprendre ce qui est du réel et ce qui ne l’est pas, des difficultés pour se situer dans le temps et dans l’espace. Comment faire comprendre la gravité des faits dans un tel contexte ? La notion d’interdit ? 
Pour ces jeunes, au retard de parole s’ajoutent des difficultés d’élaboration, de raisonnement et de jugement qui augmentent les difficultés pour analyser les actes transgressifs avec eux, pour leur faire prendre conscience de la souffrance infligée à la victime. 
Que penser du côté de la sanction ? 
 Il est évident qu’il n’est pas question de rendre irresponsables, parce que déficients, ces auteurs. Il est très important qu’ils puissent aussi comprendre qu’ils sont punis par la loi pour avoir commis des actes transgressifs. Là je parle surtout de déficients mentaux légers et moyens. Pour les déficients lourds graves, il est évident que le problème de l’irresponsabilité se pose. 
Pour autant la prison pour ces sujets est-elle souhaitable ? 
Faut-il les éloigner des familles ou des lieux d’hébergement où ils ont commis des actes délictueux, sachant que ce passage à l’acte peut aussi avoir valeur de contact relationnel ? 
En tout état de cause, le suivi socio-judiciaire avec injonction de soins pour ces sujets trouve toute sa signification. 
Du côté des institutions. 
Pour les éducateurs, souvent, ces jeunes sont d’abord de potentielles victimes, ils sont vulnérables et les modifications de leurs comportements sexuels lorsqu’ils surviennent à l’adolescence, surprend et interroge les équipes qui voient sous leurs yeux ces adolescents passer du statut de victime à celui d’agresseur sexuel. 
Dans les institutions, espaces clos, de tels comportements déclenchent des conflits entre les équipes qui se sentent responsables, et les autorités administratives qui veulent très vite judiciariser les situations pour se protéger. Ces professionnels, engagés depuis longtemps avec ces enfants, sont dans le désarroi, et expriment leurs difficultés pour penser ces agressions sexuelles. 
Du côté du soin. 
On peut dire que le personnel soignant n’est pas enclin à accueillir ces jeunes. 
Beaucoup de rejet, pourquoi ? Parce que les déficients mentaux sont des sujets à part pour les psychiatres, y compris ceux des institutions (Mises), et ne représentent pas une population présentant des troubles psychiatriques à proprement parlé. Et d’autre part, les auteurs de violence sexuelle, aussi, ne sont pas des malades au sens psychiatrique. Cela fait deux éléments pour ne pas s’en occuper. 
La demande des équipes est pressante, car on sait effectivement que ces sujets-là récidivent très facilement.  Que proposer ? 
Le traitement hormonal ? On sait que c’est plutôt contre-indiqué puisque ce traitement nécessite le consentement totalement éclairé du sujet. L’approche thérapeutique psycho-dynamique classique est aussi dans l’impasse, puisqu’il faut bien mobiliser les mots, le vocabulaire, les affects. 
Idéalement c’est la participation à un groupe thérapeutique reprenant les thèmes sur le corps, la sexualité, la place de l’autre, l’intime, la différence des sexes, qui pourra progressivement faire comprendre l’importance des règles, des repères, et notamment en matière de sexualité. 
Autre moyen qui peut tout à fait rendre service pour approcher ces sujets, le psychodrame qui met en scène des petites scénettes des moments de la vie quotidienne. 
Toute autre médiation pourrait être utilisée à visée essentiellement éducative.  Comment traiter ces
situations ? Doit-on dissocier la prise en charge du jeune de la prise en charge de l’agression sexuelle ? A mon avis, l’approche doit être globale, les mesures éducatives ont pour but d’apprendre au jeune à dire ses émotions quand il rencontre l’autre, à apprendre à lui demander son consentement avant de le toucher. 
Dans tous les cas la prise en charge du jeune doit tenir compte de l’ensemble de ses compétences, des données de son environnement, et favoriser son intégration dans la collectivité. Cette intégration et tout ce travail sera d’autant plus profitable qu’il sera fait en lien avec sa famille. 

En conclusion

Nous voulions attirer l’attention sur cette population particulière de jeunes handicapés mentaux qui ont commis des agressions sexuelles, cette population mal connue des thérapeutes, leur vie affective, intime et sexuelle n’étaient pas jusqu’à une époque très récente, évoquées par les éducateurs, les familles, les institutions. Nous l’avons vu, l’adolescence pour ces jeunes aussi constitue un changement profond, de modification du corps et modification des repères habituels, etc. Elle plonge le sujet dans l’angoisse, le mal être, et peut déboucher sur des comportements inadaptés (conduites à risque, actes sexuels transgressifs). La sexualité, le plaisir et l’emprise peuvent venir colmater une angoisse très profonde. 
Ce qui nous semble important, c’est que tout être diminué, comme ces jeunes, doit être considéré comme un sujet parlant, que c’est à nous d’y mettre des mots, de restaurer avec lui son histoire afin qu’il puisse sortir de l’engrenage de la répétition des actes transgressifs. 

 

 

1 CHAUVIERE M. « l’enfance inadaptée, l’héritage de Vichy ». Paris, Ed. Ouvrières 1980 & 1987.
2 CHAPIREAU F. « Le handicap mental chez l’enfant ». Paris ESF Edit. 1997.
3 La revue Esprit. « L’enfance inadaptée ». Numéro spécial octobre 1965, 33ème année n°343, page 579.
4 Loi 75 Loi 75-535 du 30 juin 1975 relative aux institutions sociales et médico-sociales. Elle réglemente les conditions de création, de financement, de formation et de statut du personnel des établissements et services du secteur. Loi 75-534 du 30 juin 1975 d’orientation en faveur des personnes handicapées. Elle fixe le cadre juridique de l’action des pouvoirs publics : importance de la prévention et du dépistage des handicaps ; obligation éducative pour les enfants et adolescents handicapés ; accès des personnes handicapées aux institutions ouvertes à l’ensemble de la population et maintien chaque fois que possible dans un cadre ordinaire de travail et de vie. La loi confie la reconnaissance du handicap à des commissions départementales, distinctes : pour les jeunes de 0 à 20 ans (CDES : commission départementale de l’éducation spéciale) et pour les adultes la COTOREP.
5 La loi du 11 février 2005 -102 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées
6 CAMBERLEIN P. « quelques jalons introductifs à la loi du 11 février 2005 ». Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent vol. 54 N° 4 juin, 2011 pp 200 à 202.
7 MISES R. « un élève handicapé » peut-il encore relever de mesures thérapeutiques les MDPH. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 59(2011) 197-199.
8 BARREYRE J.Y. 3Evaluer des situations de handicap d’origine psychique : d’une approche clinique à une approche civique » Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 59 (2011) 247-250. Ed. Masson.
9 MISES R. et Coll., classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent, Evry, CTNERH.
10 MISES R. « l’enfant déficient mental » 1975 Coll. Le fil rouge.
11 De BECKER « de l’adolescent déficient mental qui pose des actes sexuels transgressifs » annales Médico Psychologiques 164, 2006 pp 557à 564
12 Barillet-Lepley M. « Sexualité et handicap, le paradoxe des modèles ». Les cahiers de l’actif – n° 306/307 pp 163 à 168.
13 CLIS – Classe d’Intégration scolaire
14 SEGPA - Section d'Enseignement Général et Professionnel Adapté
15 IMPro – Institut Médico Professionnel
16 ESAT - Etablissement et Service d'Aide par le Travail.
17 QICPASS – Questionnaire d’Investigation Clinique Pour les Auteurs d’Agressions Sexuelles d’orientation vers un CAP adapté.
18 RASED – Réseau d’Aides Spécialisées aux Elèves en Difficulté
19 BALIER C. « la violence en abyme : Essai de psycho-criminologie ». Paris PUF. 2005
20 SALBREUX R. « abus sexuel de l’enfant ou de l’adolescent sévèrement handicapé ». Actes du Colloque ; fonds Houtman. 1996.

 

Bibliographie

BALIER C. « la violence en abyme : Essai de psycho-criminologie ». Paris Le fil rouge PUF. 2005. 
BARILLET-LEPLEY M. « Sexualité et handicap, le paradoxe des modèles ». Les cahiers de l’actif – n° 306/307 pp 163 à 168. BARREYRE J.Y. « Evaluer des situations de handicap d’origine psychique : d’une approche clinique à une approche civique » Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 59 (2011) 247-250. Ed. Masson. 
Comité National du SIDA – Suivi de recommandations - « les oubliés de la prévention : rapport suivi de recommandations sur les handicaps mentaux, sexualité et VIH » 18 déc. 1987.
CAMBERLEIN P. « quelques jalons introductifs à la loi du 11 février 2005 ». Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent vol. 54 N° 4 juin, 2011 pp 200 à 202. 
CHAPIREAU François. « Le handicap mental chez l’enfant ». Paris ESF Edit. 1997.
CHAUVIERE Michel, « l’enfance inadaptée, l’héritage de Vichy ». Paris, Ed. Ouvrières 1980 & 1987.  
De BECKER « de l’adolescent déficient mental qui pose des actes sexuels transgressifs » annales Médico Psychologiques 164, 2006
pp 557à 564.  
MISES R. « l’enfant déficient mental » 1975 Coll. Le fil rouge.  MISES R. et Coll., « classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent », Evry, CTNERH.  
MISES R. « un élève handicapé » peut-il encore relever de mesures thérapeutiques les MDPH. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 59(2011) 197-199.  
SALBREUX R. « abus sexuel de l’enfant ou de l’adolescent sévèrement handicapé ». Actes du Colloque ; fonds Houtman. 1996. 

Communication du Dr Gabrielle Arena
Congrès international francophone sur l'agression sexuelle 2011 à Montreux
"Agressions sexuelles et handicap mental : penser l'agression sexuelle quand les mots manquent"

Création : 29.12.2015
Mise à jour : 10.03.2016

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