Poils, barbes, cheveux, les enjeux de la séduction

 

Dans nos sociétés contemporaines, les liens que nous tissons avec les autres passent par l’apparence, en conformité avec les modes, l’air du temps.
Le corps est le premier lieu où se porte le regard d’autrui, paraître avant que d’être.Dans ce rôle, où il est parfois « fatigant d’être soi » [1], nous avançons masqués.

Les poils, la barbe, les cheveux jouent leur rôle pour parler de soi ou se dissimuler.
Ils renseignent sur notre identité de genre, notre identité sociale et culturelle.
Ils sont les expressions corporelles de notre normalité ou au contraire les marques de nos différences, voire de nos aspects transgressifs.
La pilosité de l’individu est un langage du corps qui fluctue sans cesse, tout au long de la vie, d’une époque à l’autre, d’une culture à l’autre.
Toutes nos informations « pileuses » engagent notre corps dans la relation à l’autre et renseignent sur la place que nous occupons auprès des autres, domination ou soumission dans des cultures différentes (orientales), mais surtout, séduction, dans notre société.
Nous connaissons tous le drame de Samson, dont les cheveux coupés par Dalila (livre des juges, XVI) lui ôtèrent sa force, qu’il ne retrouva que lorsqu’ils eurent repoussés.
La force, c’est évidemment la force virile liée aux cheveux longs. Le succès populaire auprès des femmes d’un certain Chabal, lors de la coupe du monde de rugby, tient beaucoup à sa chevelure…
Couper les cheveux, déplacement symbolique, évocation d’une castration des organes génitaux, les psychanalystes l’ont très souvent suggéré…

1. Les poils

En avoir ou pas, des poils au pubis ou sous les aisselles, est une des préoccupations essentielles de l’adolescent, parfois plus angoissante que celle des maladies sexuellement transmissibles.

Selon une enquête (2006) du Fil Santé Jeunes [2]
30 % des mails des ados et 20 % des échanges sur les forums portent sur les questions de sexualité (relations amoureuses, pratiques sexuelles, risques liés aux MST/IST, contraception).
Juste après ces questions, viennent celles sur la puberté et sur le changement du corps. Elles représentent 15 % des mails et 6 % des échanges sur les forums.
Avoir des poils sur le pubis puis aux aisselles, aux jambes, sont attendus par les garçons et les filles comme un signe d’entrée visible dans la puberté.
Ils sont la preuve d’un corps en transformation, d’un corps adulte qu’ils ne se représentent pas. La chrysalide ignore le papillon.
L’apparition des poils, chez le garçon, marque son entrée dans le genre, comparable aux premières règles chez la fille.
Mais, les signes pubertaires interrogent sur le « normal ».
Tout seul face à ce corps en transformation et avec son inexpérience de ce qui va advenir, tout devient source d’inquiétude et d’angoisse.
L’adolescent, dans son intimité, contemple avec espoir ou désespoir, l’arrivée de ce fin duvet sur le visage qui le rassure, car il est l’indicateur corporel, signifiant son appartenance au genre masculin. Il le propulse vers l’univers des adultes : « avoir du poil au menton ».
Poser des questions sur ses poils naissants est parfois le seul moyen d’aborder des questions plus complexes : parler d’une image du corps qui déroute, aborder d’autres questions plus embarrassantes qui créent la gêne, la honte comme la masturbation, la sexualité, etc.
« Cheveux et poils sont des substituts métaphoriques visibles des organes génitaux invisibles » selon Charles Berg [3].
C’est bien de l’intégrité, de la conformité des organes sexuels cachés dont il est question, et de son inscription dans la norme.

Evoquer les poils, c’est parler de l’intime. L’adolescent a du mal à aborder ces sujets.
A qui poser les questions ? Surtout pas aux parents, parfois ils font la démarche vers un soignant, une infirmière scolaire, mais c’est surtout entre eux qu’ils se rassurent.
Parler sur Internet, sur un forum permet des échanges et des réponses avec d’autres adolescents, sans risque et sans pudeur, derrière un écran.
La question de la pilosité une fois renseignée, aussitôt celles de sa mise en valeur ou/et de sa dissimulation sont abordées.

L’épilation : en avoir puis les ôter.
Pourquoi l’épilation ?
L’épilation répond à deux exigences : l’hygiène et le passage à l’âge adulte.
Les préoccupations sont différentes pour les filles et les garçons.
Dans toutes les cultures, l’élimination des poils est liée à l’idée d’hygiène.
On la retrouve dans tous les rites de passage et avant les grandes fêtes, notamment (préparation au mariage) avant la nuit de noce. Elle répond aux critères esthétiques édictés par la culture ou le contexte social du moment.
Les sourcils n’échappent pas à la règle, s’épiler cette touffe de poils fait changer de statut : de la jeune fille à celui de femme.

Aujourd’hui, les jeunes filles se retirent les poils, sous les aisselles et sur les jambes, se conformant ainsi aux canons de la mode, aux images imposées par les stars. La mode est au corps glabre, toute aisselle poilue est une provocation (Julia Robert exhibait fièrement ses aisselles poilues en 1999).
Mais ces exigences sur le système pileux peuvent devenir des obligations très vite répressives selon des volontés politiques extrémistes.
Lorsque les Taliban s’emparèrent du pouvoir à Kaboul [4] en 1996, une de leurs premières mesures fut d’imposer brutalement des normes pileuses strictes [5].

« Les individus étaient fouettés voire emprisonnés, pour ne pas avoir respecté ces principes… La barbe devait pouvoir être saisie par les cinq doigts de la main, les cheveux ne pas être trop longs, les aisselles et le pubis épilés ».
Dans l’islam radical, le statut du poil facial masculin est triomphant, tandis que la femme doit avoir un corps glabre et dissimuler sa chevelure. La cire transforme le corps poilu des jeunes filles en corps lisse de femme acceptable.
En revanche, dans les régimes modernistes (Turquie, entre deux guerres), Mustafa Kemal interdit le port du voile et de la barbe.

L’épilation n’est jamais anodine, s’éloignant des seuls critères hygiéniques, les poils du corps sont utilisés pour asservir ou marquer une révolte et une contestation.
La mode pubienne est à la suppression des poils.
L’épilation totale est de plus en plus demandée, le corps poilu est vécu comme incorrect, sale, inesthétique. L’épilation intégrale ou « brésilienne » séduit les jeunes femmes (strings et maillots de bains échancrés oblige !), fait la fortune des salons d’esthétique. Que penser de ces nouvelles exigences, d’aucuns rattachent cette nouvelle mode à la diffusion plus importante de films X sur le Net, où les actrices sont souvent totalement épilées.
L’épilation totale ne peut que questionner sur l’impact négatif de la pornographie sur l’imaginaire des jeunes femmes. Cinéma pornographique qui chosifie la femme, corps-objets, corps déshumanisés, où étrangement les sexes féminins évoquent des pubis juvéniles.

Du côté du masculin
La mode des corps à la pilosité généreuse est aussi en recul chez les hommes. Les torses velus ne sont plus de mise, et la tendance est également à l’épilation. L’homme séduisant est celui au visage glabre, rejoignant ainsi le visage de l’adolescent : être androgyne. Ce développement de l’épilation indique une progression vers une féminisation que l’on retrouve également dans la mode vestimentaire.
Cependant on peut dire que cette attitude n’est pas encore majoritaire, et ceux qui se font épiler totalement redoutent d’être taxés d’homosexuels, tant les signes pileux sont liés à la notion de virilité, de masculinité et de puissance sexuelle.

2. Barbes et moustaches

Le rasage facial [6 ]répond également aux mêmes critères d’hygiène que ceux de l’épilation des poils. Le métier de barbier était une profession à part entière, associant hygiène, soins et esthétique.
Le rasé se décline sous bien des formes, selon la mode, mais aussi selon l’appartenance sociale et religieuse. Il est un signe de repérage identitaire : rasé très fin des religieux musulmans ou absence de rasage des coins de la barbe chez les juifs ashkénazes.
Il traduit une obéissance aux lois installées, aux rituels (absence de rasage en signe de deuil, respect, témoignage de la douleur) ou à une rébellion contre l’ordre établi (compagnons de Fidel Castro [7]). Toute révolution sociale ou culturelle a son expression pileuse. Au travers des poils, le politique marque les corps.
La moustache est l’objet de toutes les coquetteries. Elle peut être longue et excentrique à la Salvador Dali, ou bien touffue, recouvrant légèrement la lèvre supérieure à la Staline, ou bien très fine et bien taillée. Elle participe à l’image que l’on veut donner de soi-même à l’autre. Elle permet de se différencier du commun par cette pointe d’originalité.
Se couper la moustache peut représenter un acte de déshabillage, une révélation sur sa personnalité, une information sur un changement intérieur adressé aux autres. D’où le drame, lorsque ceux-ci n’ont pas remarqué que la moustache a disparu.
Dans le livre « la moustache » [8] d’Emmanuel Carrère, le héros, après s’être taillé la barbe, vit un moment angoissant car aucune personne dans son entourage n’a constaté l’absence de cet attribut pileux au milieu du visage.
Il existe à ce moment-là un sentiment inquiétant, déstabilisant, comparable à ce que Freud décrit sur l’inquiétante étrangeté, sentiment angoissant d’être transparent, perte des repères.

3. Les cheveux
Si les poils sont les témoins de l’intime, des organes génitaux cachés, les cheveux en revanche sont l’objet de toutes les fiertés.
Ils sont un langage du corps extraordinaire. Toutes leurs caractéristiques sont des révélateurs de la personne, de son appartenance culturelle, de sa position sociale et place dans la hiérarchie des âges, ils sont parés de barrettes, de bijoux, coupés, allongés, tressés, teints et déteints, etc.

La couleur
Le roux a longtemps été une couleur maudite, celle de la traîtrise et de la fourberie (renard).
La couleur rouge/rousse est associée à l’enfer, au feu, au diable. Les femmes rousses au Moyen Age, étaient considérées comme des sorcières…
Avoir un enfant roux est une calamité.
Poil de carotte [9] est battu, rejeté en grande partie à cause de cette couleur de cheveux. Couleur tellement différente qu’aucun parent ne s’y reconnaît.
Aujourd’hui, les cheveux se teignent, souvent, en roux voire en rouge, et l’usage de cette couleur est plutôt attrayant, séduisant et indique l’aspect facilement provocateur de notre époque.
Le blond a toujours été associé à la beauté, à la représentation de la jeune fille vierge, pure, angélique, innocente. Le blond est la couleur de toutes les princesses des contes de fées, seule Blanche Neige y échappe mais c’est son visage qui glorifie la blancheur.
Pureté de l’âge opposée à la noirceur du brun, (représente les malins, les besogneux). On prête facilement des jugements de valeurs morales liés à la couleur, celle des cheveux comme celle de la peau.
Cela se retourne aussi, de l’innocence à la naïveté il n’y a qu’un pas, et aujourd’hui la blonde est considérée, dans les blagues populaires, comme la jeune fille bête et godiche.
Le blond appartient à notre inconscient collectif de fillettes peignant leurs poupées Barbie, et le blond adopté par les stars est le prolongement de cet idéal féminin.
On sait quelle place désastreuse a eu, dans l’histoire, la blondeur associée à l’idée de pureté, celle de la race, etc.
De façon plus légère, le blond, sur le plan culturel tel qu’il est décrit dans un sketch de Gad Elmaleh, désigne plutôt un concept, celui du français moyen type qui réussit tout depuis toujours, parce qu’il est sûr de lui, parce qu’il est chez lui.

Cheveux et code social
Jusqu’à une période très récente, un homme ne pouvait pas sortir sans se couvrir la tête, et la politesse voulait qu’il ôte son chapeau pour saluer dans la rue, lorsqu’il entrait dans la maison de son hôte ou dans une église.
Les femmes, également, sortaient avec un couvre-chef qui, par sa fantaisie, sa démesure, sa décoration en disait long sur son rang, sa puissance et ses envies de séduction ou sur sa pruderie.
Les femmes ne pouvaient pas rentrer dans un édifice religieux sans avoir un fichu sur la tête.
Les cheveux sont une parure de séduction réservée à l’intimité « Saint Paul [10] ».
C’est ce que l’on retrouve également chez ces jeunes filles voilées réservant à leur mari la contemplation des cheveux défaits dans le cadre de leur intimité.

Autres sociétés, autres codes :

Les africains ont des techniques sophistiquées de nattage et tressage qui sont esthétiques à nos yeux d’occidentaux mais qui, pour eux, sont des messages sociaux très précis (par exemple la coiffure d’Afrique de l’ouest : « on peut lire que la femme n’a jamais divorcé, qu’elle est la première ou la deuxième épouse, qu’elle a accouché il y a plus de quarante jours, qu’elle est veuve, qu’elle est jeune mariée et se rend à une fête [11] ».

Variations de coiffures qui sont autant d’indications sur l’identité, véritable sémiologie capillaire.

Tailler les cheveux : la bataille des cheveux courts et des cheveux longs
Couper les cheveux constitue une mutilation temporaire car ils peuvent repousser, être allongés ou remplacés par une perruque.
Leur longueur est très importante.
La bataille entre les cheveux longs et les cheveux courts a toujours existé - et à toutes les époques – et dans toutes les cultures.
Les cheveux longs sont souvent associés à une sexualité sans contrainte (défaits sur les épaules), ondulation séduisante de la chevelure (« femmes en cheveux / viens si tu veux »), les cheveux serrés en chignon, à une sexualité contrôlée.
Mais ces significations changent de sens d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre.
Ainsi les cheveux courts sont associés à une conquête, à une libération (entre les deux guerres les femmes ont adopté les cheveux courts, « coupe à la garçonne » abandonnant les chignons), alors que les cheveux longs des hippies et des soixante-huitards représenteront une image non conventionnelle de liberté et de retour à l’insouciance.
Taille des cheveux et politique : les révolutionnaires communistes chinois (1949) exigèrent la taille de la natte de tous les paysans, symbole de l’ancien régime…
Avoir une tête chevelue, voire emperruquée somptueusement, comme à la cour de Louis XIV, était un signe de puissance et de haute position sociale. Cet aspect est encore présent chez les magistrats en Angleterre.
La perruque met à distance la personnalité du magistrat par rapport à sa fonction, même rôle pour la robe de l’avocat ou la blouse blanche.

Cheveux courts et rasés
Les crânes rasés renvoient à deux attitudes extrêmes de la société : soit le retrait imposé par l’ordre social, soit une expérience spirituelle, retrait du monde matériel.
L’isolement imposé :
Le crâne rasé des bagnards, des prisonniers, des détenus, des camps de concentration. Crânes rasés liés à une histoire de l’humiliation et de la punition.
Crânes tondus des femmes à la libération [12] pour les punir et les humilier, crânes rasés dans les hôpitaux psychiatriques, par souci d’hygiène et de surveillance, en cas de fugue ; le rasage de la tête est une mort sociale.

C’est en référence aux prisonniers, à ces hommes déshumanisés que certains skinheads adoptent aussi le crâne rasé comme un signe de protestation et de violence et d’affirmation d’une identité construite sur la violence.

L’expérience mystique :
Crânes des religieux, hindous, bouddhistes ou tonsurés dans la tradition chrétienne : le rasage de la tête renvoie à l’abstinence, la mise entre parenthèse de la personne, il rejoint le changement de prénom (abandon de l’identité sociale), les voeux de chasteté.

Le vieillissement et la maladie :
Calvitie et chute des cheveux : alopécie, calvitie, drames de l’âge ou malchance héréditaire, la chute des cheveux s’associe à une dévalorisation.
Le vécu des patients cancéreux s’en rapproche : la chimiothérapie entraînant une perte des cheveux qui vient renforcer chez certains patients l’idée de punition, parfois plus difficile à supporter que la maladie elle-même.

4. Le système pileux et la maladie

Quid de nos malades ?
On peut dire des patients qu’ils ne sont pas différents et qu’ils se conforment aux modes, aux usages et qu’ils sont en conformité avec leur groupe social, religieux ou communautaire.
Le système pileux témoigne de l’équilibre physiologique, du bon état de santé du corps comme l’esprit.[13]
Ils sont fragilisés ou mis à mal par les maladies infectieuses, les maladies de système (psoriasis du cuir chevelu), les dysfonctionnements hormonaux (hirsutisme [14], la femme à barbe, phénomène de foire, le virilisme) et les traitements médicamenteux (chimiothérapies).
Têtes, lieu d’élection des parasites : les poux (fléau des écoles), l’appellation de pouilleux toujours très péjorative, absence d’hygiène, pauvreté.
Gale, teigne, pelade, révélateurs de l’incurie, des conditions de vie, de l’abandon corporel.
Enfin, l’anxiété ordinaire (stress) peut dégarnir un crâne, et accélérer la chute capillaire.
Le système pileux et son empreinte dans le langage ou les traces des sensations corporelles primaires (Françoise Dolto).

Toutes les expressions de notre vie affective et émotionnelle sont liées aux pileux.
Le froid, la peur donnent la chair de poule, c’est-à-dire une contraction du muscle arrecteur du poil (muscle horripilateur) qui permet au poil de se redresser),
Le désespoir « s’arracher les cheveux ». La colère, la violence « lui tomber sur le poil », être contrarié « se faire des cheveux blancs ».
Mais aussi le rire « se poiler, rire dans sa barbe ou à la barbe de quelqu’un »,
A contrario, l’ennui, on dira « quelle barbe, c’est barbant ».

Les troubles de l’humeur
Du plaqué séborrhéique du dépressif au coloré outrageux du maniaque, la thymie s’exprime aussi autour de la chevelure. Tout peut se lire à partir de notre système pileux et surtout notre humeur : « être de bon ou de mauvais poil ».
Une de mes patientes m’avertit qu’elle va mal et qu’elle va se déprimer de nouveau lorsqu’elle me dit : « je n’ai même pas eu la force de faire mes racines » comme si toute son énergie et son rapport au monde se trouvait dans la coloration de ses cheveux !
Les dépressifs, lorsqu’ils vont mieux, nous disent : « j’ai repris du poil de la bête ».

Les psychotiques
Les tailles rageuses en dégradés déconcertants, cils coupés, cheveux brûlés, dans des moments délirants, de dépersonnalisation, ou de transformations corporelles.
En dehors de ces états aigus, la trichoclastie désigne des tics consistant à arracher les cils, les sourcils et les poils de la barbe. Enfin, certains patients phobiques s’arrachent les cheveux par poignées de façon compulsive.

Les psychotiques chroniques
Un certain nombre d’entre eux nous rappellent, par la négligence de leur apparence pileuse, qu’ils sont en rupture par rapport aux normes, aux codes sociaux.
Les cheveux longs, négligés, barbes hirsutes, sales, ongles longs de certains malades psychotiques renvoient à l’image des sauvages, des ermites, des marginaux, à l’acculturation primitive.
Cette négligence du système pileux, de son apparence, par les patients, qu’elle soit temporaire ou permanente, est le témoignage de leur isolement tant affectif que social, de la déshumanisation qu’entraîne la maladie psychotique au long cours, une lente régression un désinvestissement profond de soi-même.
Accepter de se faire couper les cheveux, raser la barbe est toujours un signe d’amélioration de l’état du patient, qu’il soit dépressif ou psychotique.
S’occuper de la coiffure fait du bien : « je vais changer de tête », peut-être le destin, au moins de façon illusoire.

Conclusion

Les deux sexes sont pris dans le jeu de la mode et plus que la position sociale ou le genre, le système pileux est un indice de notre valeur, la marque sur notre corps de notre originalité, il vient renforcer le narcissisme ambiant, conforter notre chère individualité.
Au reste, les sports publicitaires sur les cosmétiques ne s’y trompent pas, filmant des chevelures éclatantes, ou nous répètent « que nous le valons bien ».
Les adolescents, en quête d’identité, s’en emparent pour exprimer leur rébellion, leurs différences avec les normes établies.
Avec leurs poils, barbes, coiffures, mais aussi leurs couvre-chefs (casquettes ou cagoules), ils font un pied de nez aux générations précédentes.
Les garçons, notamment, avec le style iroquois des punks ont affiché des crêtes extravagantes.
Aujourd’hui, les cheveux dressés à l’aide de gels ultra fixation, tels des hérissons ou des porcs-épics, comme leurs héros dans les mangas, ils s’affichent avec ces crêtes, ces ramages, qui rappellent ceux des oiseaux.
Ceux-ci, pour séduire les femelles, déploient leurs plumes ou font la roue. Mais ne dit-on pas des jeunes qu’ils doivent « voler de leurs propres ailes ? ».
Poils et cheveux sont des indices du statut social chez l’homme et des éléments essentiels de la séduction féminine.
Aujourd’hui, dans le monde occidental, ils sont également ceux de la séduction masculine.
D’une différenciation sexuée par les poils, on passe à une uniformité des corps parfaits. Allons-nous vers une androgynie complète ?
En tous cas, cette évolution témoigne d’un désir de s’arracher à l’animalité pour devenir plus humain, en transformant le corps.
Reflets de la mode, des moeurs, des pressions politiques ou religieuses, le système pileux a toujours suscité mythes, fascination et séduction.
Les cheveux, composants du paraître, participent à nos envies de séduire grâce à leur embellissement. S’embellir est destiné aux autres, mais aussi à soi-même.
Ce qui se passe à la surface du corps avec ses atouts, sont constitutifs de soi.
Pour nous soignants, la pilosité du patient est un langage silencieux qui nous renseigne sur son état psychique, sur la valeur qu’il accorde à son aspect physique, sur l’estime de soi, et donc sur sa relation à l’autre.

Parler des poils de la barbe, des cheveux peut sembler superficiel, futile.

Et pourtant, dans cette futilité, il y a toutes les informations sur l’appartenance sociale ethnique, culturelle. Dans ce superficiel, il y a tout notre héritage génétique et animalier, nos attaches préhistoriques, mais aussi une longue histoire multiforme du travail sur les poils et la coiffure.

Par leur savoir-faire, les barbiers, coiffeurs [15], perruquiers ont fait de ces éléments corporels un lieu de créativité, d’inventivité, participant au passage du naturel au culturel, un art vivant [16], une esthétique conformiste ou de rebelle.

Objet de l’être et du paraître, il décline toutes les variations du soi, intimes ou publiques.

Ce qui se passe à la surface du corps montre que chacun de nous est une pluralité de personnes, habitant un corps changeant, mais dépendant des contraintes économiques, sociales, politiques et affectives avec lesquelles il doit sans cesse composer.

1 Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, Paris, 2000.
2 Enquête réalisée par le Fil Santé Jeunes et la fondation Wyeth « mal à la vie » www.filsantejeunes.com en 2006, sur 53 300 mails et environs 60 000 échanges au sein des différents forums de Fil Santé Jeunes.
3 C. Berg, Theo Unconscious Significance of Hair, London, George Allen Et Unvin, 1951, cité par Christian Bromberg.
4 Film Les cerfs-volants de Kaboul, Marc Forster, USA, 2008.
5 C. Bromberger, trichologiques : les langages de la pilosité, Paris, PUF, 2005. Dans Un corps pour soi p.14.
6 Gérard Zwang, Les châtiments anti-sexuels du corps humain, communication au 5ème symposium international contre les mutilations sexuelles, 1998, université d’Oxford.
7 Fidel Castro, Les barbudos, avait fait le serment avec ses compagnons de ne se raser la barbe qu’une fois leurs buts atteints.
8 E. Carrère, La moustache, Paris, Folio, 1986, film juillet 2005.
9 Jules Renard, Poil de carotte, 1894.
10 Saint Paul, Première Epître aux Corinthiens (11, 14-15)
11 Y. Deslandres et M. D Fontanes, « histoire des modes de la coiffure », in Histoire des moeurs, II (J. Poirier, éd., Paris), La Pléiade, 1990, p 723-773.
12 Entre juin 1943 et mars 1946… 20 000 femmes environ sont tondues pour « collaboration horizontale » Françoise Virgili, La France Virile. Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000. Cité par Yvonne Knibiehler, La sexualité et l’histoire, Odile Jacob, Paris, 2002.
13 Les maladies du cuir chevelu : tumeur, psoriasis, dermatose squameuse, dermite séborrhéique du nourrisson, teigne du cuir chevelu, acné (inflammation des follicules pileux), gale norvégienne (acariens), granulome télangiectasique, lupus érythémateux chronique, kérion (alopécie définitive), pelade par kératose (maturation anormale de la kératine), thricomalacie (perte des cheveux par plaques).
14 Hirsutisme : développement de pilosité excessive chez la femme, zones touchées : torse, ventre menton, lié au dysfonctionnement des ovaires ou des glandes surrénales (androgènes). Hypertrichose : augmentation de la pilosité des zones classiques (aisselles, pubis, jambes) ; Virilisme : associe aux poils d’autres signes de masculinisation.
15 Paul Gerbod, Histoire de la coiffure et des coiffeurs, Larousse, 2003.
16 Mary Trasko, Histoires des coiffures extraordinaires, Flammarion, Paris, 1994.

Communication du Dr Gabrielle Arena  
Journées de l'association RIVE
(réflexions institutionnelles de Ville-Evrard).
2008

Création : 04.11.2015
Mise à jour : 17.12.2015

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