Sept femmes sur un bâteau

Tout le monde sait que la navigation en mer, sur un petit bateau, peut faire facilement chavirer définitivement les liens d’amitié d’un équipage. Certains pourraient donc considérer que le projet de proposer à 4 patientes de partir faire une régate en mer était un défi trop ambitieux. C’était mal connaître la remarquable équipe d’encadrement de l’Association Sportive de Ville-Evrard qui avait méthodiquement préparé cette aventure. Et pour éviter le suspens, cette compétition a été un véritable succès. 

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    ©Estelle Belhassen, Olivier Davanture, Catherine Delour, Christelle Flouron, Francine Lecerf, Bruno Leredde
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La régate se déroulait dans la rade de Brest du lundi 12 septembre au vendredi 18 septembre 2015. Cinq jours de compétition en mer, face aux caprices très contrariants de la météo, face aussi à 14 concurrents aguerris, car ces derniers avaient déjà tous participé par le passé à cette course. 

Le bateau est un voilier (un quillard, de 39 pieds, un Sun Odyssey 39i Performance), magnifique embarcation dotée des dernières techniques modernes (d’une radio, d’un GPS donnant des renseignements dans toutes les coordonnées de l’espace : des fonds marins, au champ panoramique des côtes avec les phares, vitesse du vent, …). Si le confort était savamment agencé, avec des matériaux de qualité (bois exotique,  métal chromé), et avec toutes les commodités (lits, canapés, table, frigidaire, réchaud, douche, lieu d’aisance,) ; le profane pourrait être surpris devant un espace aussi réduit de la cabine pour un équipage. Néanmoins, tout est prévu pour que 7 personnes puissent y vivre pendant 5 jours. 

Chaque jour une épreuve sportive était proposée aux concurrents : navigation de cabotage (parcours côtiers), navigation hauturière. Les bateaux quittaient le port tôt le matin, hissaient les voiles dès la sortie de la rade pour s’accrocher à la puissance du vent et entrer dans la danse. L’équipage rentrait le soir, harassé, pour trouver refuge dans la rade et jouir dans l’embarcation d’un sommeil bien mérité, doucement bercée par les clapotis de cette mer enfin domestiquée. 

Il a fallu un professionnalisme accompli, un dynamisme infatigable et des qualités personnelles des soignants pour faire régner un bon esprit d’équipe et un enthousiasme joyeux tout le long de ce périple. 

La question qui pourrait tarauder un profane, serait : « En quoi cette aventure maritime aurait-elle une portée thérapeutique, pour des patients souffrant de maladie mentale ? ». Ce sujet mériterait de longs développements dans une thèse et je suis sûr que tout a déjà été dit sur ce sujet. Cependant, il est utile de reprendre quelques idées maitresses. En fait, on est loin d’imaginer que ce sport fait appel à autant de capacités.  

D’abord, la voile en mer met n’importe quel être humain dans une confrontation avec une nature rude et totalement dépouillée. Il est seul, perdu, sans repère apparent, sans vie apparente, dans un espace infini. Il se trouve entre la mer et le ciel, c’est-à-dire entre deux matériaux insaisissables, mobiles, instables. Il était amusant de voir nos marins arriver sur le sol ferme, après plusieurs heures de navigation, le sourire aux lèvres en sentant leurs jambes toutes « drôles », toutes flageolantes, sur l’appui solide et stable du quai. On ne retrouve pas de limite fixe entre ces deux espaces ciel-mer, sauf par des côtes et une ligne d’horizon. Pascal nous pardonnera si nous reprenons sa métaphore sur l’infiniment petit de l’être par rapport à l’infiniment grand. Mais la mer peut nous donner le vertige de notre fragile dimension par rapport à cet infiniment grand. Surtout qu’en voile, on se trouve balloté au grès des vents et des courants marins, c’est-à-dire entre deux forces quasi invisibles et parfois contraires. C’est une expérience peu banale pour des citadins de se voir ainsi confrontés à cette immense et imposante nature. C’est une expérience nécessaire de prendre conscience aussi de notre fragilité face à ce monde imprévisible et parfois menaçant. Le contact avec une réalité brutale, étrangère, inquiétante, qu’on pourrait appeler le « Réel », provoque inévitablement de l’angoisse. Par exemple lorsqu’on se trouve sur un bateau dans une violente tempête. On prend conscience du danger réel et on se met à essayer de prévoir ce qui pourrait arriver, pour mieux ensuite se défendre. Cela nécessite une relative maîtrise de soi pour dominer sa peur paralysante. Les intempéries de la Bretagne lors de ce voyage, ont pu faire connaître, heureusement à moindre degré, des émotions proches. Il était important de vivre ces moments émotifs forts, en groupe, et avec les soignants, pour trouver les moyens de maîtriser ses craintes. On pourrait rapprocher cette expérience à des techniques thérapeutiques dites « d’immersion » avec accompagnement de soignants pour chasser ses peurs, ses phobies. 

Si ce rapport avec cette étrange nature peut avoir un impact sur notre perception et susciter des émotions nouvelles, la pratique de la voile nous fait connaître d’autres expériences. 

La première serait une expérience relationnelle originale puisqu’il s’agit de vivre en vase clos avec 7 personnes. Cette vie à bord, dans un espace inhabituellement réduit, pourrait s’appeler : « l’épreuve de la cohabitation  ». En société, nous tenons tous une certaine distance physique entre nous ; en bateau, c’est impossible. On est obligatoirement proche de son voisin, que l’on n’a pas forcément choisi mais que l’on doit côtoyer 24 h / 24 h. Etre vigilant sur l’hygiène du corps, comme sur la tenue des endroits de vie, sont des obligations indispensables dans cette collectivité. Très vite, les passagers se sentent obligés de ne pas gêner l’autre, de même ils ne veulent pas être gênés par les autres. Un respect mutuel se met en place spontanément, par nécessité. Par exemple, chacun doit ranger ses vêtements, se faire un territoire privé, mais aussi savoir composer un espace commun de partage. L’épreuve de la cohabitation donne une expérience d’une microsociété. Cette proximité amène à une intimité qui devient un véritable effet de « révélateur » sur le rapport direct que l’on établit spontanément avec « l’autre ». Cette intimité apporte une connaissance plus profonde de l’autre ; elle fait prendre conscience que l’autre a des points de similitude (dans la sensibilité), mais aussi des grandes différences (dans ses goûts). Lors des moments d’activité intense, des efforts partagés en commun, les caractères se dévoilent et les liens ou bien se soudent (comme des « camarades de régiments »), ou bien se distendent (on connaît ces ruptures d’amis après une« petite virée en mer »). C’est une sorte d’épreuve de vérité relationnelle. Ainsi, cette expérience fait mieux connaître l’autre comme elle participe à une meilleure connaissance de soi-même ; car on sait bien que le « connais-toi toi-même » passe aussi par le regard de l’autre. 

La deuxième expérience spécifique à la navigation est cette vigilance que l’on porte spontanément sur ses vêtements et sur la sécurité. Très rapidement, tous les navigateurs savent quel type de vêtement il faut porter. On s’habille d’abord en fonction des conditions climatiques (de la pluie, du vent, du soleil) ; ensuite, en fonction des règles de sécurité (gilet de sauvetage obligatoire, harnais et longe pour s’accrocher à la ligne de vie, en cas de gros roulis ou tangage). La tenue, qui est un exercice d’apprentissage d’adaptation au milieu, s’impose pour tous comme nécessaire et obligatoire. 

Les relations entre les membres de l’équipage sont basées sur le partage, la confiance, la solidarité, mais aussi sur le respect de la hiérarchie : du moussaillon au capitaine. Chacun a un rôle précis dans les manœuvres sous l’autorité de la skippeuse ou le skippeur. Un ordre naturel s’établit entre la skippeuse, les soignantes et le reste de l’équipage (=les co-équipières). C’est la skippeuse qui a la connaissance de la navigation, qui connaît les dangers et qui veille sur notre sécurité. Une navigatrice me confiait qu’elle s’était fait gentiment houspiller par la skippeuse quand le vent s’était mis à souffler fortement et que l’écoute de génois (voile à l’avant du bateau) n’avait pas été bloquée dans le winch, laissant ainsi filer la voile ; elle avait acquiescé volontiers en vantant la rigueur professionnelle de cette jeune femme « marin ». La skippeuse est reconnue pour ses compétences qui se vérifient dans l’action. Mais elle est reconnue aussi par des instances externes, supérieures, absentes physiquement (donc symbolique). En effet, elle est reconnue par son diplôme officiel, (mais également par son expérience de la navigation et de la compétition), par le propriétaire qui lui a confié le bateau, par la personne qui réceptionne les messages radio dans le port, … La présence d’un « maître qui a un savoir » a un effet apaisant, rassurant, car il impose un ordre et des limites saisissables. C’est ainsi que fonctionne une famille, mais surtout une société. Une société organisée, hiérarchisée, protectrice car elle donne des droits mais aussi des devoirs aux individus. Dans les troubles mentaux, nous savons, que ce rapport à « l’autre semblable », comme le rapport au « maître », est souvent perturbé. 

Sur un bateau, c’est comme dans un pays étranger, la langue pour communiquer n’est pas notre langue maternelle. Pour que l’ordre des manœuvres se déroule avec efficacité, célérité, il faut un langage clair, précis et commun à tous. Ainsi, il faut apprendre un langage technique  dans lequel même des mots les plus simples comme « la droite ou la gauche », se désigne comme « tribord, bâbord ». Pas de place pour les néologismes personnels, ni pour les mots valises comme « fais un nœud normal sur le machin devant toi ». On prend conscience de l’utilité d’un langage précis pour envoyer un message clair que l’autre peut comprendre. Il oblige à faire l’effort de traduire en mots sa pensée et savoir désigner les objets de la réalité. C’est un exercice qui se pratique dans la vie courante et aussi c’est l’outil de toutes les psychothérapies. 

Les navigateurs sont pris dans une action, le corps est en mouvement et doit exercer des gestes précis, parfois difficiles à réaliser. La navigation est un véritable exercice de psychomotricité. Par exemple, réaliser une manœuvre, lorsque le bateau tangue, sous la pluie, n’est pas un exercice moteur facile (ou surtout quand le bateau se retrouve à la « gîte », c’est-à-dire incliné de manière transversale sous l’effet du vent ; les équipiers doivent alors se placer au « rappel », en s’asseyant les uns à côté des autres sur le bord du pont, les pieds dans le vide au-dessus de l'eau afin d’aider à la stabilité le bateau). Il nécessite un apprentissage, une maitrise de ses gestes et d’équilibre. L’équilibre est une notion essentielle sur un pont qui ne cesse de bouger sur cette matière liquide. Cet exercice, assez inhabituel, fait appel à une bonne coordination de ses gestes, une bonne perception des mouvements et de l’image de son corps dans l’espace, et enfin, un éveil important de tous ses appareils sensoriels (vestibulaire, visuel, auditif, sensitivo-moteur, …).

D’autre part, la vigilance et l’action physique intense qui est demandée, polarise l’esprit sur la bonne exécution des manœuvres pour l’avancée du voilier. Cette attention sur cet objectif commun non seulement permet de constituer une forte solidarité entre les navigateurs, mais aussi les oblige à laisser de côté les inquiétudes personnelles, les constructions imaginaires plus ou moins délirantes. Ce retour aux réalités immédiates, cette communication spontanée entre les marins, ont fait retrouver un apaisement dans l’action chez nos participantes. 

Pour terminer il faut mentionner aussi cette évidence que pour réaliser ce projet, il a été nécessaire de mettre en place une grande et longue préparation. De nombreuses réunions ont été organisées pour s’assurer de la fermeté des engagements de chaque participant dans cette entreprise, d’évaluer les capacités de chacun pour distribuer les différentes taches. Chacun devait choisir son rôle dans les démarches préparatoires, anticiper les difficultés pour les résoudre. De nombreux déplacements ont été réalisés pour choisir les vêtements, assurer l’intendance, organiser le voyage en minibus, …. Il a fallu aussi se préparer techniquement, apprendre les parties des bateaux (la grand-voile, la bôme, le génois, les pare-battages, …) et leurs fonctionnements, comprendre et apprendre la technique du maniement des voiles, apprendre à faire des nœuds pour les cordages, apprendre le vocabulaire de la navigation, les manœuvres (les empannages ou les virements de bords où les équipières doivent coordonner leurs actions pour changer d’amure, côté duquel le voilier reçoit le vent)  Toutes ces réunions, ces démarches, ces temps d’apprentissage, ont permis de travailler en équipe pour donner jour à ce projet.

L’équipage a découvert la navigation, l’instabilité d’un bateau sur l’eau et les premières manœuvres sous le vent sur un voilier à la base nautique de Vaires-sur-Marne. Puis, il s’est rendu à la Trinité-sur-mer pour découvrir le voilier qu’il utilisera en régate, rencontrer leur skippeuse et vivre la navigation en mer. Il n’est pas nécessaire de démontrer les qualités psychiques et relationnelles qui ont été nécessaires. 

Lorsque nous avons accueilli les navigatrices à l’arrivée de la régate, une grande joie se lisait sur leurs visages. Les participantes commentaient la course entre elles avec animation. Elles nous ont fait visiter la cabine, toutes fières et heureuses de nous faire découvrir les recoins de leur habitat. Elles nous ont accueillis chaleureusement en nous offrant des biscuits qu’elles avaient pu confectionner. 

Le soir, il y eut la remise des prix et l’équipage féminin de VE, « Les Roses des Vents »,  qui avait été concurrent pour la première fois dans cette régate s’est retrouvé promu à la 4ème place des 15 équipages des établissements spécialisés de France. Ce fut une ovation lorsqu’il est monté sur le podium, il a été presque plus applaudi que les trois premiers équipages gagnants, car celui-ci était le seul composé exclusivement de femmes (1er équipage exclusivement féminin depuis la création de cette régate il y a 24 ans). L’équipage des hommes de l’EPS de Ville Evrard, est arrivé 6ème sur 15, mettant ces deux équipes de l’EPS de Ville Evrard dans une position très remarquée. 

Le soir, un grand rassemblement fut organisé pour un diner avec un orchestre folklorique. Les airs bretons ont été tellement entraînants que la soirée se termina dans des danses collectives (de ronde, de chaîne, de farandole). A un moment de la soirée, notre équipage féminin « Les Roses des Vents » a réclamé le micro, est montée sur la scène devant une assemblée stupéfaite, et a chanté sur l’air de « Et j’entends siffler le train », une chanson qu’elles avaient composées « Et j’entends souffler le vent ». Cette chanson  relatait avec sensibilité leur aventure maritime. Là encore ce fut des acclamations et l’émotion des 150 invités. Nous étions très heureux et très fiers de voir combien cette équipe était joyeuse, épanouie et soudée. 

Cette régate a permis aux patientes et aux patients de réaliser un véritable voyage non seulement en mer, mais aussi un voyage dans une petite société, presque idéale, où chacun a pu trouver sa place, dans la tolérance, dans la solidarité et la bonne humeur. Je tiens à remercier les soignantes et les soignants qui ont déployé une énergie étonnante pour avoir mené ce projet jusqu’à sa totale réussite. Ils ont réussi à faire régner une ambiance de confiance, de réassurance, de gaité, qui a permis aux patient(e)s de trouver un apaisement et de développer de multiples ressources utiles pour leur existence future.  

Contributions

Photo : xxxxxxxxx
Texte : Docteur Xavier Lallart, président de l'association sportive de Ville-Evrard

Création : 04.11.2015
Mise à jour : 17.12.2015

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