Les gens du 110 à Montreuil

Mardi 21 juin 2016, 110 avenue du Président Salvador Allende à Montreuil. Rien ne signale le GEM, sinon un petit panneau blanc manuscrit indiquant des jours et horaires d’ouverture. La vitrine du local sur rue loué par la Mairie invite néanmoins à pousser la porte pour découvrir cet espace unique et charmant aménagé par les « gemeurs » eux-mêmes. Ces hommes et ces femmes en souffrance psycho-sociale y viennent pour rompre l’isolement, retrouver un ami ou du lien social, partager un repas ou un café, participer à des activités, faire avancer un projet. Depuis la création du GEM de Montreuil en 2008 plus de 100 gemeurs ont fréquenté le lieu. Cette année ils sont 30 à venir tous les jours. Visite guidée…

  • [Photo 1 sur 4]
    ©C. Fressoz
  • [Photo 2 sur 4]
    ©C. Fressoz
  • [Photo 3 sur 4]
    ©C. Fressoz
  • [Photo 4 sur 4]
    ©C. Fressoz

 

Dans la grande pièce sur rue, Dominique, François, Samaké, Kamel et Jean-Paul sont installés dans le canapé. « Les Gens du 110 », ainsi qu’ils se dénomment de préférence à « adhérents », font la liste des préparatifs de la journée portes ouvertes de vendredi qui célèbrera les 8 ans de leur GEM. Au programme : expositions et concerts dans la salle de musique pleine d’instruments que Samaké nous fait découvrir au fond du grand jardin arboré  et semé de sculptures de gemeurs. Samaké en profite pour pianoter tandis que d’autres gemeurs prennent l’air, plantent une tonnelle de chayottes, ou fument dans le jardin en écoutant de la musique à la radio, mais pas trop fort pour ne pas gêner le médecin généraliste qui exerce dans la maison mitoyenne.

Dans la petite cuisine-salle à manger ouverte sur le jardin, Monique, bénévole de l’association Bol d’Air qui parraine et épaule le GEM, prépare des crêpes. Danièle l’aide. C’est une des rares gemeuses cette année. Avec le budget dont il dispose, le GEM peut offrir un repas par semaine. Pas deux, malheureusement.

Deux GEM à l’initiative de l’UNAFAM dans le 93

Introduits par la loi « handicap » du 11 février 2005, les GEM sont des structures associatives autogérées. Peu visibles, ils jouent pourtant un rôle essentiel dans la lutte contre l’isolement des personnes en situation de fragilité psychique qu’ils accueillent et aident à s’insérer. Il existe en France, selon le bilan d’activités 2015 de la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie (CNSA), 341 GEM pour personnes en difficultés psychiques bénéficiant chacun d’un financement annuel moyen de 73 792 €. En Seine Saint-Denis, 2 GEM se sont créés sous l’impulsion de l’UNAFAM 93 : l’un à Saint-Denis en 2006, parrainé par l’association à Plaine vie, l’autre à Montreuil en 2008. Un souvenir épique pour Jean-Paul le Bronnec, président de l’association Bol d’air et représentant de l’UNAFAM 93 : « nous avons ouvert le GEM dans cet ancien restaurant désaffecté, loué pour une somme modique par la Mairie, alors que la subvention de l’ARS, indispensable à la rémunération des deux animatrices à mi-temps, tardait à arriver. Des associations du quartier comme « Cité Myriam-Secours Catholique », « Ensemble notre quartier » ou la Régie de quartier se sont fortement mobilisées pour nous aider à nettoyer et aménager les locaux et le jardin. Durant cette phase de démarrage où le GEM ouvrait 17h par semaine, les bénévoles de Bol d’air ont donné beaucoup de leur temps pour s’occuper notamment de la gestion administrative, financière et organisationnelle du GEM désormais déléguée à une association indépendante, la mutuelle Mayotte. Le succès a été immédiat ». 

Un lieu de soutien, d’entraide mutuelle au quotidien et d’animations

8 ans plus tard, le succès est confirmé. 30 gemeurs – pas toujours les mêmes et pas tous au même moment – fréquentent le lieu chaque jour. Chacun vient pour des motifs différents. Danièle contribue à l’intendance et fait « de la poterie, de la mosaïque, du dessin et des jeux de société ». Jean-Marc tient beaucoup à partager ses connaissances historiques. Tous les mardis, il fait un exposé : « Aujourd’hui, j’ai parlé de Cléopâtre. Prochain sujet : les Mérovingiens ». Kamel joue de la guitare et jardine : « il y a une ambiance » dit-il « c’est comme la famille. Ici, j’ai découvert la linogravure ». Dominique, comme ses amis François et Samaké, passe chaque jour. Il est fier d’avoir été élu président de l’association des « gemeurs du 110 » par les autres adhérents : « c’est une marque de confiance ». 

Le GEM apporte une réponse à des attentes variées : un soutien ponctuel pour gérer un problème de couverture sociale, de santé, d’argent, de justice, de droit…, une entr’aide mutuelle au quotidien ou encore la participation à des animations. Même si elles laissent de la place aux initiatives, les animations attirent et constituent des temps de rendez-vous réguliers : histoire, linogravure, philo chouquettes, repas, réalisation d’un documentaire, jardinage, sorties, organisation de 3 ou 4 événements culturels par an…

Une identité forte et des passerelles avec les autres GEM et le tissu associatif local

Dès le départ, le GEM a eu la volonté de s’ouvrir sur la ville et de travailler avec les autres GEM : Saint-Denis, Aulnay-sous-Bois, Arnouville... Malgré la distance, des gemeurs du 110 circulent de l’un à l’autre en fonction des liens d’amitié qui se sont créés et des activités proposées. « Je suis très admirative des liens que le GEM a tissé avec les habitants du quartier, avec les artistes , avec  les associations et les services de la ville, reconnait Riva Gherchanoc maire adjointe à la santé à la ville de Montreuil, présente aux portes ouvertes du GEM le vendredi 24 juin où se produisaient aux côtés des gemeurs, plusieurs groupes de musique Montreuillois.  Monique confirme : « Bol d’air cherche de tous les côtés des alliances avec les associations de Montreuil afin d’aider les gemeurs à s’insérer dans la vie citoyenne ». Elle pointe également la place laissée à l’esprit d’entreprise : « contrairement aux pratiques d’autres groupes d’entraide mutuelle, les animateurs n’ont pas voulu enfermer le GEM dans un cadre, mais susciter l’envie de faire chez des personnes que la maladie rend abouliques. Les activités culturelles sont très intéressantes pour redonner le goût d’entreprendre ensemble ». D’ailleurs, certains adhérents ont pris leur envol grâce au GEM, comme Anne-Emmanuelle, ancienne étudiante aux Beaux-Arts, qui avait arrêté le dessin. « Elle nous a montré des dessins talentueux que l’on a exposés. Le GEM lui a permis de s’affirmer, d’exister à nouveau par son travail ». Lorsqu’ils vont mieux les gemeurs « passent à autre chose » et en général s’en vont.

Victime de son succès

D’autres les remplacent toujours plus nombreux dans ce quartier socialement très défavorisé dans lequel ils ne trouvent ni Service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS), ni Service d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés (SAMSAH). Pour se conformer au nouveau cahier des charges de l’ARS, le GEM ouvre désormais 35h par semaine, sans que le montant de sa subvention ait été augmenté. Un vrai défi pour les deux permanentes mi-temps : « animer seule c’est du bricolage » analyse Maryse « d’autant que nous devons aussi participer à des réunions avec la Mayotte, avec Bol d’air, avec le superviseur, suivre une formation continue, prendre nos congés obligatoires et que nous sommes parfois confrontées à des situations de mal-être ou de violence ». Le GEM a tenté d’ouvrir ses portes en l’absence de permanents, mais c’était une trop lourde responsabilité pour les gemeurs. Des bénévoles de Bol d’air et de l’UNAFAM, eux-mêmes en charge de parents en grande souffrance psychique, se sont mobilisés un temps pour ouvrir le samedi, mais ce n’était pas une solution durable dans ce quartier difficile et isolé. 

Le GEM s’appuie donc sur des stagiaires comme Vanessa qui finit son mémoire. Elle s’est attachée à cette structure qui a fait évoluer son regard sur le travail social et ses orientations professionnelles. Elle n’hésite pas à venir de Nemours pour travailler au GEM : « Ici, il n’y a pas de hiérarchie et beaucoup de proximité. C’est différent de l’institution. Tout le monde peut apporter aux autres. J’ai aussi découvert la liberté laissée à chacun de ne pas faire ». 

Le GEM a également puisé dans ses réserves pour financer le poste d’Arnold, 3è animateur à mi-temps en emploi précaire. Arnold a une double formation de plasticien et de philosophe. Il porte en relation avec le Secours Catholique, un projet socioculturel similaire à celui qu’a mis en place le GEM de Saint-Denis : la création d’un mini SAVS. « Le GEM de Montreuil est un véritable laboratoire d’expérimentation sociale. Nous voudrions en faire un lieu de resocialisation liant l’accompagnement social et la pratique artistique très structurante de mon point de vue ». Son projet : créer un atelier d’arts plastiques qui contribuerait à la responsabilisation, à l’autonomie des gemeurs tout en générant des revenus complémentaires pour un GEM à bout de souffle. « Cela nous permettrait d’offrir ne serait-ce que 2 repas par semaine et d’acheter du matériel pour les activités ». 

De son côté, Jean-Paul le Bronnec travaille avec les élus de Montreuil à un projet d’agrandissement de locaux ouverts à tous ceux qui souffrent psychiquement mais aussi et de plus en plus socialement.

Quant à Riva Gherchanoc, elle vient de proposer   la constitution dès septembre 2016 d’un groupe de travail au sein du Conseil local en santé mentale de la ville de Montreuil  où le GEM et l’UNAFAM. seront pleinement associés à l’élaboration des propositions dans les champs du logement, du social, des soins, de l'accès au travail, au sport. . 

Contributions

Texte  et photos
Catherine Fressoz, CF.com
Jocelyne Chatron, directrice communication


Création : 01.07.2016
Mise à jour : 07.07.2016

Votre avis nous intéresse

Ajouter un commentaire

* - champ obligatoire

*




*
Pas de commentaire