L’enfer est pavé d’allégations de bonnes intentions

La société a, vis-à-vis de la psychiatrie, des attentes assez contradictoires. Nous vivons une période marquée par le primat du consensus, nouvelle exigence qui succède à d’autres.

Il y a dix ans, le Président de la République lui-même soupçonnait les schizophrènes d’être dangereux. Ils sont plutôt considérés, aujourd'hui, comme des victimes. Si, hier, il fallait savoir les traiter, quitte à user de l’autorité, on les anoblit aujourd'hui au rang de handicapés psychiques et l’on valorise le consensus. Hier, les psychiatres étaient soupçonnés d’angélisme. On tend plutôt, aujourd'hui, à mesurer, pour les limiter, les contraintes résultant des décisions prises pour les patients.

Cette valse-hésitation de la société vis-à-vis de la psychiatrie est profondément liée à l’objet qui nous réunit et aux caractéristiques cliniques des personnes que nous traitons, ce qui renouvelle l'intérêt pour les questions de la réticence et de la dissimulation.

En 1961, les psychiatres Huguet et Daumézon écrivent un texte extraordinaire sur la clinique de la réticence – dissertation attentive sur les relations entre les psychiatres et les malades sur le thème de la dissimulation. Un tel article serait impensable aujourd'hui. Daumézon y esquisse rapidement l’histoire des façons, pour les aliénistes, de considérer la dissimulation et le rôle de la vérité dans leurs rapports avec les malades.

Ce problème d’appréciation se pose également pour les magistrats, qui peuvent se trouver face à des « bisounours », par exemple en cas de demande de main-levée présentée par des patients. C’est aussi le problème des cliniciens actuels, qui sont soupçonnés lorsqu’ils appliquent des traitements contraignants, ce qui peut les conduire à préférer être soulagés de ce soupçon par la vague promesse d’un patient de se soumettre à un traitement.

Lorsque des patients m’ont été adressés par les magistrats au titre d’obligations de soins, j’ai souvent été déçu par les résultats de mes prises en charge, concernant des adultes sous main de justice. Les maris violents m’expliquaient que leurs femmes leur avaient pardonné. Les auteurs d’infractions sexuelles m’expliquaient que leur victime étaient consentantes. J’ai alors pensé que constituer un groupe dans lequel ces personnes se rencontreraient pourrait s’avérer fécond. Nous avons ainsi constitué un groupe que j'appelais "des violents qui s’ignorent", qui m’a notamment fait prendre conscience du fait que les magistrats adressent aux psychiatres les patients qui ont une relation anormale avec eux. Un patient m’a expliqué qu’il avait par exemple cru bon de toujours répondre « oui » au magistrat.

Il est difficile, en psychiatrie, de regarder le mal en face car nous sommes confrontés, en particulier dans la psychose, à la destructivité qui est faite de déliaison, de désintrication pulsionnelle, de paradoxalité, de dépendance affective déniée. 

Dans une recherche clinique (dite la COP 13) réalisée avec des collègues de l’Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement de Paris nous avons choisi de mettre au premier rang de la description de la clinique des psychoses cette destructivité, dans un chapitre que nous avons intitulé « Attaques ». J’en citerai un exemple clinique à travers le cas de Monsieur H., dont le traitement par le psychodrame psychanalytique a duré cinq ans. Le temps me manque pour décrire le détail du cas, mais le traitement s'est déroulé d'une façon qui a déjà été bien schématisée par Balier et Ciavaldini. Au cours de la première phase de traitement, le patient se montre incapable de jouer un autre rôle que le sien. Dans une deuxième phase de traitement, il devient capable de jouer le rôle des autres, à la façon dont on joue dans un jeu de rôle, c'est-à-dire avec une sorte de précision imitative. Dans la troisième phase, le patient découvre les joies du jeu avec double, où l’un des co-thérapeutes joue soit le patient, soit son double. C'est avec prudence, qu'un co-thérapeute joue son double, un double de plus en plus différent de lui, en essayant de ne pas s’en écarter trop vite, avant que le patient ne puisse jouer un autre lui-même. Les conditions sont alors réunies pour qu’un certain nombre d’aspects de sa vie psychique soient explorés à la faveur de ces permutations. Les dramaturges exploitent depuis longtemps ce filon producteur de subjectivation. 

Nous avons, en psychiatrie, une efficacité préventive à l’égard de la survenue du pire. Elle repose sur la capacité à faire face à la menace, au danger, dont nous apprenons à identifier la qualité particulière, qui tient à la terreur qui l’accompagne. C’est une approche exigeante, à apprendre, à transmettre, dont il faut user avec précaution.

De la salle

En tant que psychiatre, j’ai été porté par un mouvement de progrès, par la croyance dans un progrès et même par ce délire de « la fin de l’Histoire » : nous étions arrivés à un point où nous avions dépassé les grandes crises, les grandes ruptures, les grands malheurs de l’humanité. Le 21ème siècle le dément profondément, ce qui me conduit à m’interroger quant à l’ambiguïté du bien, qui n’a finalement pas été abordée par Michel Dubec, ni par Bernard Odier. Si la victime est désormais reconnue comme telle, ainsi que l’a montré Monsieur Vigarello, de nouvelles frontières délimitent le bien et le mal, en distinguant par exemple le migrant politique qui doit être accueilli et le migrant économique considéré comme un parasite, ou la bombe chimique qui suscite l’indignation et le dégoût, tandis que des armes classiques semblent parfaitement acceptées. Peut-on affirmer que, dans une perspective historique, tout ceci avance vers une sorte de progrès ? Je n’en suis aucunement convaincu pour ma part.

Georges VIGARELLO

Il n’y a pas de fin de l’Histoire. Pour le reste, je suis marqué par des auteurs comme Elias, qui considèrent qu’au fur et à mesure que la société occidentale s’est construite, quelque chose de l’ordre d’une profondeur psychologique s’est constitué. Il est impossible d’effacer des questions posées par la mémoire mais je suis convaincu que se construit, dans la société occidentale, un espace psychique plus souple, plus volumineux, plus complexe, autorisant, me semble-t-il, une façon plus émancipée de vivre, malgré tous les conflits auxquels nous sommes confrontés.

Bernard ODIER

Je crois assister à un progrès de la conscience collective dans le domaine de la psychopathologie et de la psychiatrie. Il me paraît indiscutable que le seuil de souffrance psychologique s’abaisse et que les demandes, vis-à-vis des « psys » de tout poil, s’accroissent.

De la salle

Je voudrais témoigner du travail que l’on peut faire, dans le cadre de la Protection judiciaire de la jeunesse, auprès des adolescents parfois très jeunes auteurs d’infractions, de violences et de viols. Certains d’entre eux, généralement s’ils ont plus de seize ans, sont incarcérés, auquel cas il nous arrive de travailler en détention. S’il s’agit d’interventions « ambulatoires », en milieu ouvert, il est vrai que nous pouvons travailler parfois longuement en détention, lorsqu’il y a récidive, ce qui rejoint la question de l’obligation de soin. Je constate que les juges des enfants décident d’obligations de soin dans des dossiers particuliers tels que des violences sexuelles et parfois des agressions très violentes, sans qu’une réflexion poussée ne soit toujours conduite quant à ce qui est attendu de ces mesures.

Je suis également très troublée de constater qu’un adolescent délirant, emmené à l’hôpital (parfois accompagné par des professionnels de la PJJ), n’y reste que cinq, six ou sept jours. J’ai connu une époque où la durée d’hospitalisation était au moins de trois semaines, dans de tels accès de violence, avec des périodes de permission et de remise en lien auprès de la famille. Je me demande quel accueil existe dans la psychiatrie d’aujourd'hui, en particulier pour les jeunes majeurs.

Gabrielle ARENA

Nous accueillons, dans notre consultation de l’EPL de Seine-Saint-Denis, de mineurs ayant commis des infractions intrafamiliales sur des enfants plus jeunes. Nous effectuons aussi ce travail – différent mais tout aussi important –, que je n’ai pu évoquer faute de temps. Nous conduisons par ailleurs un travail sur les personnes de plus de 60 ans qui passent à l’acte.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 01.06.2017

Votre avis nous intéresse

Ajouter un commentaire

* - champ obligatoire

*




*
Pas de commentaire