La banalité psychique du mal

Pourquoi les personnes ordinaires sont-elles souvent celles qui commettent les crimes les plus atroces ? La notion de banalité du mal introduite en 1963 par Hannah Arendt dans son récit et son analyse du procès d’Eichmann à Jérusalem continue de soulever de multiples polémiques. Dans les échanges épistolaires entre Karl Jaspers, philosophe et psychiatre et Hannah Arendt, celle-ci écrit notamment le 17 août 1946 : « ces crimes, me semble-t-il, ne peuvent plus être abordés juridiquement, et c’est dû à leur monstruosité. Il n’y a pas de sanction adaptée à ces crimes. Au-delà du crime et de l’innocence, on ne peut plus reconnaître aucun juge terrestre ». Jaspers lui répond : « votre conception m’inquiète un peu du fait que la faute, qui dépasse toute faute criminelle, acquiert inévitablement une certaine grandeur, une grandeur satanique. A mon avis, il faut voir les choses dans toute leur banalité, dans leur prosaïque nullité et je vois avec frayeur toute amorce de mythe et de légende, et tout ce qui est obscur constitue déjà une telle amorce ». Hannah Arendt accuse le coup dans un premier temps. Elle se défend d’être tombée dans un tel piège et va reprendre à son compte les termes de son maître, comme elle le dira plus tard : « l’un de mes grands objectifs était de détruire la légende de la grandeur du mal, de sa force démoniaque, et de retirer aux gens l’admiration qu’ils ont pour les grands malfaiteurs comme Richard III ». On ne sort pas de ce mouvement de balancier entre le monstrueux et le banal, le « hors norme » et l’ordinaire. 

Douglas Kelley, psychiatre américain, a expertisé, quelques mois avant le procès de Nuremberg en 1945 et seize ans avant celui de Jérusalem, vingt-deux militaires nazis, et a prononcé une phrase restée célèbre : « des personnalités semblables se trouvent très facilement en Amérique ». Il est assez stupéfiant de constater que Douglas Kelley s’est suicidé en utilisant du cyanure, comme l’avait fait Goering.

Chacun connaît les expériences conduites par Milgram à l’université de Yale en 1963, dites de soumission à l’autorité. Elles donneront lieu à de multiples commentaires et critiques. Il en reste l’idée que le recrutement des individus qui obéissent est large, quelle que soit la nature des ordres donnés. Les sujets étaient sollicités par petite annonce afin de participer à une expérience sur l’apprentissage, pour une rémunération de 4 dollars. Ils seront les enseignants qui, sous la direction de l’expérimentateur, déclencheront (c’est du moins ce qu’ils croient) des décharges électriques à l’élève en cas d’erreur – ce qui pouvait aller jusqu'à des puissances mortelles. Milgram lui-même analysera comme imprévus et inquiétants les résultats de cette expérience, tant est apparu comme impressionnant le niveau de soumission à l’autorité.

Christopher Browning, historien américain, a publié Des hommes ordinaires, sur le 101ème bataillon de réserve de la police allemande, qui a tué 83 000 juifs dont 38 000 d’une balle dans la tête, et en a déporté 45 000 vers les chambres à gaz. En dépit de la possibilité qui leur était laissée, seul un tout petit nombre d’entre eux est resté à l’écart des massacres.

L’historien David Cesarani a démontré que loin d’être seulement un bureaucrate zélé, Eichmann était un nazi convaincu, un homme de terrain et un grand voyageur fortement investi dans sa mission.

En France, Isabelle Delpla a écrit en 2011 un livre dans lequel elle estime que la banalité du mal est moins un concept qu’un affect. Hannah Arendt y parle moins d’Eichmann que d’elle-même, avec la déception de constater que ses criminels sont des hommes ordinaires.

Tout récemment, en 2015, Abram de Swaan, universitaire hollandais, attaque frontalement ce qu’il nomme la doxa Arendt-Milgram-Browning, selon laquelle nous serions tous des génocidaires en puissance. Il fait l’hypothèse d’une absence de mentalisation chez ces hommes, qui auraient une conscience morale réduite à un cercle restreint, une incapacité à se voir comme l’auteur de leur vie et l’absence de toute empathie.

En se trompant sans doute sur la personne d’Eichmann, Hannah Arendt a saisi quelque chose d’essentiel dans son fonctionnement psychique comme dans celui de tant de criminels, ni fous, ni psychopathes, mais ayant quelque chose de central qui les prive de leur capacité à penser.

Que peut faire la psychiatrie sur le mal ? Pour que le mal soit banal, il faut que les processus psychiques le permettent. Ce sont ces mécanismes psychiques facilitateurs qu’il convient de comprendre et d’expliciter afin d’éclairer ce qui se présente comme scandaleux. Comment des hommes apparemment ordinaires peuvent-ils commettre de telles horreurs, qu’il s’agisse de génocidaires, de tueurs de masse ou de terroristes ?

Xx J’ai dépeint le « travail psychique du crime » qui s’appuie sur un certain nombre de mécanismes transformatifs. On passe de la haine (qui est un affect chaud) au mépris (affect froid). La chosification de la victime constitue un aspect essentiel. Un clivage fonctionnel apparaît également, c'est-à-dire le fait de n’établir aucun lien entre la vieille dame que je tue et ma mère, entre ma fonction génocidaire et ma vie sociale. S’y ajoute une désempathie pour le groupe cible, alors que ces tueurs sont capables d’empathie pour d’autres individus, notamment leurs proches. J’allais également mentionner la perte de l’autonomie, ce que Denis Salas a dit de bien plus belle manière en parlant de l’absence de rendez-vous avec soi, ainsi que l’absence de culpabilité.

La question visant à savoir si chacun peut devenir un tueur de masse demeure en suspens. Il faut se demander ce que feraient un certain nombre d’entre nous dans un contexte de peur collective, de bouleversement des repères, d’exaltation idéologique, de focalisation du mal sur un groupe présumé agresseur et dangereux, d’inversion des valeurs morales et de chosification de l’autre.

La pratique de la psychiatrie légale nous confronte à ces questions : l’acte et la personne sont-ils en adéquation ? Y a-t-il continuité ou discontinuité entre le crime et la personnalité du criminel ?

A mon avis, Hannah Arendt a eu une intuition forte de ce que la clinique a exploré en termes de pensée opératoire, de carence élaborative ou d’alexithymie. En 1973, Peter Sifneos a décrit l’alexithymie comme l’incapacité à exprimer verbalement ses émotions et sentiments, par la limitation de la vie imaginative, par le recours privilégié à l’action et par un récit rivé à la dimension descriptive. Vous savez à quel point on retrouve ces caractéristiques chez les individus toxicomanes, alcooliques, les états limite, les sociopathes et les délinquants sexuels.

Hannah Arendt pointe comme essentielle l’inaptitude foncière d’Eichmann à faire le chemin vers l’autre, à se dégager de son égocentrisme au sens le plus fort du terme. Elle insiste sur la vacuité et la standardisation des formules d’Eichmann. Il s’excusera en disant que le langage administratif était son seul langage. Portant un regard clinique, Arendt observe qu’il était réellement devenu incapable de prononcer une seule phrase qui ne fut pas un cliché.

Sans doute ne faut-il pas sous-estimer le fait que le cadre judiciaire invite à se présenter d’une certaine manière plutôt que d’une autre. Une issue possible, pour se dégager de cette impasse, est de guetter l’émergence, lors du procès, d’un moment de rupture, de défaillance, un moment de vérité parfois bref témoignant d’un travail psychique à l’œuvre. Lors du procès d’Eichmann, rien de tel durant des mois : ce fut une lancinante répétition des mêmes réactions prévisibles.

Hannah Arendt affirme que les criminels nazis ont été portés par le courant. Eichmann s'est muré dans un système de défense mais celui-ci débordait largement l’attitude maîtrisée guidée par la situation d’accusé. C’était le seul choix que lui laissait son incapacité à penser autrement que comme une défense contre l’émotion et une barrière contre la réalité. Mais c’était bien davantage qu’une posture de camouflage : c’était lui-même. Ceci ne diminue en rien sa responsabilité, comme n’a cessé d'ailleurs de le clamer Hannah Arendt.

C’est l’honneur de la justice que de condamner des hommes dont on a vraiment tenté de comprendre le cheminement psychique.

Eichmann était avant tout l’homme perméable, imprégné de l’idéologie nazie, acteur engagé dans son accomplissement. Son ambition, son perfectionnisme dans l’action n’ont trouvé aucune retenue de jugement et de pensée, de recours à des valeurs personnelles qui ne se confondent pas avec l’idéologie nazie. « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal et l’arrêt de la pensée est la condition de la barbarie », nous dit Hannah Arendt. En travaillant en milieu carcéral, les psychiatres et psychanalystes se sont aperçus que les pervers de prison n’avaient rien à voir avec les pervers de divan. C’est la pauvreté psychique et fantasmatique qui est la règle.

Pour ma part, je rencontre peu l’intelligence du mal et fais volontiers mienne cette phrase de Gérald Bronner : « nous avons plus à craindre des imbéciles de la barbarie que des génies du mal ».

Au fond, quelle est la différence entre Eichmann, ce petit administratif falot, espérant sauver sa peau, et l’antisémite passionné qu’il fut ? Les deux se confondent. Il est un pantin sans existence propre, dissous dans la cause collective avec laquelle il faisait corps. N’en est-il pas souvent ainsi ? J’ai souvent eu cette impression. C’était donc cela, le tueur de l’est parisien, le violeur des parkings ou le terroriste qui a endeuillé le pays. Tel un poisson rouge jeté hors de son aquarium, il frétille pitoyablement. Sans l’ambiance qui le portait et soutenait son ambition, tout sujet a disparu. Ils n’existent pas en dehors de ce qu’ils ont fait et de son contexte.

Peut-on sortir du balancement sempiternel entre la démonisation (« ce sont des monstres ») et la généralisation (« tout le monde peut le faire dans certaines circonstances ») ? Le surgissement, à intervalles historiques réguliers, de la thèse situationniste, selon laquelle la situation crée l’action, n’est que partiellement convaincante. En dehors de toute pathologie aliénante et de trouble de la personnalité, les candidats à la barbarie semblent en effet se caractériser par l’absence d’empathie au-delà de leur cercle étroit, la volonté de pouvoir et le défaut d’une pensée vivante, irriguée d’affects et ouverte au jeu des instances internalisées. Ces dispositions sont relayées par toute une série de processus transformatifs encouragés par le contexte socio-historique.

Peut-on transmettre cette liberté d’être et de pensée ? C’est l’enjeu d’une pédagogie démocratique, d’une transmission de la culture qui apprenne à apprendre, à penser par soi-même, à avoir le goût des autres, à supporter le conflit et à être capable, si besoin, de désobéir, de continuer à penser et d’en débattre avec soi-même.

Gabrielle ARENA

Je vous propose d’ouvrir un nouvel échange avec la salle.

De la salle

Il a été question, au début de la matinée, de la catharsis. Il me semble qu’il peut y avoir dans les humanités et l’éducation de l’affectivité un frein potentiel à l’incursion d’idéologie et à la commission d’actes ahurissants tels que ceux dont il a été question.

Daniel ZAGURY

On ne peut tomber dans un essentialisme du génocide et affirmer que tous les génocides connus se superposent. Il est néanmoins frappant de voir que tout commence par un discours de haine « venu d’en haut », qu’il s’agisse du discours de Milosevic à Pristina, des éructations haineuses de la radio des mille collines au Rwanda ou des discours d’Hitler. Ensuite, la sélection, sur le terrain, des génocidaires, implique une série de processus transformatifs qui rendent finalement ces actes possibles.

De la salle

Le noyau psychotique émerge dans le travail psychothérapique avec de nombreux patients. J’ai l’impression de l’entendre dans ce que vous décrivez, notamment l’abolition des processus psychiques. Ce noyau existe-t-il chez chacun, selon vous, et peut-il émerger à la faveur de processus transformatifs ?

Daniel ZAGURY

Lorsqu’on lit une vingtaine ou une trentaine de témoignages de nazis, on parvient à inférer un grand éventail de personnalités de base. Je crois qu’il faut résister à la tentation du psychologue consistant à voir l’expression d’un noyau psychotique.

Richard RECHTMAN

De mon point de vue, Eichmann n’est pas un tueur de masse. Le tueur de masse est celui qui est présent chaque jour avec la machette, le gourdin ou la mitraillette. Son comportement ne peut être expliqué par une extrapolation. Il faut se méfier des extrapolations, d'abord parce qu’elles nous rendent service. Il faut de nouvelles recherches pour comprendre les choses dans leur complexité.De la salleJe travaille depuis plus de vingt ans auprès de mineurs délinquants et je me demande si l’on donne le droit à ces adolescents de désobéir. Le passage à l’acte n’est-il pas la seule façon de les regarder et les considérer ? La cruauté me paraît, à cet égard, en chacun de nous.

Daniel ZAGURY

Je ne sais pas si je vais répondre à votre question mais j’interpelle Fethi Benslama. J’ai remarqué chez les adolescents impliqués dans des actes terroristes l’incapacité absolue, radicale, à désobéir. Un adolescent peut par exemple baisser les yeux lorsque son père lui parle et faire un détour par Daech pour exprimer, au fond, un Œdipe banal.

Fethi BENSLAMA

Je pourrais dire la même chose. Selon moi, il n’y a pas d’explication sociologique ni psychologique à la radicalisation de jeunes dans ce type de mouvement. Ils peuvent être psychotiques et connaître des troubles psychiques importants, mais ceux-ci ne suffisent pas à expliquer leur comportement.

Daniel ZAGURY

J’ai expertisé Michel Fourniret. Lorsqu’il parvient, avec sa femme, à amadouer une jeune fille pour la faire monter dans sa voiture, car elle est rassurée par le couple, il est difficile d’aller au-delà dans la perversité. J’ai dit que je rencontrais rarement l’intelligence du mal. J’ai vu des psychotiques commettre le mal au nom du mal mais ces situations sont rarissimes. On a tendance à surestimer l’intelligence du mal car ce sont des zones que nous côtoyons peu du point de vue intellectuel. Dans le cas de Daech, l’intelligence du mal consiste à proclamer à la cantonade mondialisée des ordres qui seront repris et appliqués par des pauvres types en divers points du monde.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 31.10.2017

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