Mes rencontres avec le mal

Mon propos se situera, par rapport aux deux orateurs précédents, dans une approche plus classique en philosophie, consistant à ne pas examiner le mal seulement du point de vue de l’auteur, mais dans une interaction avec la victime. Il y a la faute, le crime constitutif d’un mal que l’on peut qualifier de radical ou d’absolu. Il y a aussi ce qu’on oublie trop, c'est-à-dire, de l’autre côté, le souffrance imméritée, le mal subi et non commis. C’est dans cette polarité que je situe les rencontres auxquelles j’ai assisté avec le mal dans ma carrière judiciaire puis en tant que chercheur.

La première de ces rencontres eut lieu suite à la commission d’un crime sexuel sur un enfant. Je lisais un dossier dans le cadre d’une procédure au tribunal correctionnel. Je tombe alors sur une phrase écrite à l’occasion d’une « première comparution » (moment où la personne incriminée est censée livrée spontanément ses déclarations au juge d’instruction) : « je cherchais [ou j’aimais, j’ai un doute à ce sujet] de la chair fraîche ». Il s’agit d’une phrase que cet homme aurait prononcée spontanément. Or je connaissais cet homme et j’avais la certitude qu’il n’avait pu dire ces mots. J’avais le souvenir d’un homme mutique, banal, ordinaire. Sa culture, son langage, ne lui permettaient pas de prononcer cette phrase. Je me suis donc demandé d’où venait celle-ci. Je connaissais le juge ou la juge qui avait écrit cette phrase. Dans ce type d’instruction, le juge entend les propos de la personne mise en examen, les réinterprète et les inscrit sur papier - aujourd'hui sur un support informatique. 

S’introduit alors la question de la représentation, en nous rappelant que le mal n’est jamais une donnée brute, factuelle. Il est toujours pris dans des représentations, notamment de la part de ceux qui le combattent. Cette composante imaginaire du mal, en l’occurrence le portrait du criminel, évoque le loup, la faim dévorante, l’imaginaire de la férocité et une rencontre fatale de l’enfant avec la bestialité, qui va irriguer la lecture du dossier qu’auront tous les intervenants ultérieurs dans cette procédure.

Nous avons connu au cours des années 70 une période où la ferveur pédérastique était largement partagée par nos grandes figures intellectuelles (Gide, Montherlant, Gabriel Matzneff, qui avaient tous table ouverte dans les grands médias). Des débats fleurissaient dans des journaux tels que Libération, proclamant la révolution sexuelle, la nécessité de décriminaliser l’amour et de rendre à l’enfant sa liberté pulsionnelle. Tout ceci faisait partie du débat public, sans la moindre limite. Une brusque mutation de sensibilité politique s'est produite, visible notamment lors d’un débat entre Matzneff et la Canadienne Denise Bombardier. Celle-ci a évoqué face à l’écrivain le thème, alors inédit, de l’abus sexuel, qui a peu à peu rétabli les droits de l’enfant. Ce fut un moment de basculement de l’opinion et des mentalités, venant reconfigurer le paysage mental à l’égard du mal qui frappe l’enfant. Les victimes s’autorisent de nouveau, alors, à s’exprimer à visage découvert pour se décramponner de leur honte, selon le mot de Joyce que Fethi Benslama vient de rappeler. Ce fut un moment majeur. Les souffrances privées font alors irruption dans le débat public.

Nous avons beaucoup avancé depuis. Tout le débat sur la question de la prescription et de l’imprescribilité des crimes sexuels à l’encontre des enfants s’inscrit dans le prolongement de ce renversement. Jamais nous n’aurons autant entendu la souffrance imméritée de la victime. C’est cette polarité qui me semble au cœur de la nouvelle représentation du mal.

Une autre rencontre a eu lieu avec ce nouvel ennemi du genre humain, le terroriste. Je suis frappé par la perception que nous avons de ce phénomène. Au 19ème siècle, les attentats terroristes ont le plus souvent été dirigés contre des responsables politiques, dirigeants et chefs d’Etat, c'est-à-dire les responsables visibles d’une action. C’est le thème du « tyrannicide » qui s’impose notamment parmi les mouvements anarchistes d’alors. Il s’’agissait de tuer des combattants, des ennemis identifiés, qui constituaient les seules cibles légitimes. 

Un virage a été pris dans les années 60 et 70. Dès lors que le choix des meurtriers devient indiscriminé, aveugle et massif, nous entrons dans une nouvelle dimension : le geste terroriste peut surgir de toutes parts, formant un danger permanent. Le tueur peut sortir d’une foule anonyme pour semer la mort. C’est l’avènement du meurtre de masse et du crime contre l’humanité, dès lors qu’a lieu une attaque systématique visant une population civile.

Le mal change de figure. Derrière cette offensive guerrière du discours politique et de l’Etat face à ce mal radical, menace contre la sûreté de l’Etat, derrière les commémorations officielles dont nous sommes abreuvés, s’esquisse un fait nouveau : les victimes elles-mêmes osent entrer dans ce débat, témoigner, prendre la parole et finalement présenter leurs exigences Des associations se créent pour lutter contre l’oubli. Des listes de noms paraissent également dans la presse, sans que ceci ne soit téléguidé par une volonté politique. Des pratiques mémorielles inédites voient le jour, à l’image de ces « sanctuaires spontanés numériques » qui se créent sur les réseaux sociaux. Bref, la société formule sa propre réaction au mal. Ce n’est ni la vengeance ni la haine.

Elle me semble marquer un écart assez net entre le discours de la guerre et l’union sacrée, d’une part, et une demande de compréhension d’autre part : comment cette jeunesse a-t-elle pu prendre les armes contre la société en voulant y semer la mort ? Le pouvoir exécutif réagit par l’action et ne répond pas à cette volonté de compréhension. J’observe dans les procès une oscillation permanente entre le cercle de l’hostilité et celui de l’adversité, de la compréhension. L’image que l’on renvoie aux individus mis en cause les fait passer de l’une à l’autre de ces catégories au fur et à mesure que les débats se déroulent. Lorsque les experts interviennent et que des contradictions se manifestent, ils passent du côté du cercle de l’adversité, où une réinsertion semble possible. C’est une chance importante, car la réponse des tribunaux introduit un doute, une incertitude, plutôt que de projeter une image du mal radical sur tous les individus radicalisés. Cet exercice de discernement s’appelle un procès pénal, portant un regard collectif sur les faits incriminés. Ce n’est plus une société traumatisée qui subit les attentats. C’est une société choquée, blessée, endeuillée, qui accepte d’ouvrir un espace de parole vis-à-vis de ceux qui ont commis ces agressions.

Ma troisième rencontre avec le mal fut brutale et éprouvante. Elle concernait le génocide commis au Rwanda. Je me suis rendu sur place il y a quelques mois et ai pu constater à quel point le mal côtoyait la lutte contre le mal. Sur les nombreux sites mémoriaux, créés et entretenus par le gouvernement, sont montrés les squelettes et ossuaires, alors que dans le même temps s’affirme la volonté de faire reconnaître qu’il y a eu des sauveteurs, des Hutus modérés, ce qui pondère largement la vision manichéenne que l’on peut avoir de loin. 

Eichmann s’était muré dans une phraséologie, dans un système et dans une organisation qui le rendaient imperméable à toute conscience morale. Le procès a voulu lui restituer contre lui-même, par la force du témoignage, une conscience dont il s’était en quelque sorte absenté. Hannah Arendt nous dit que c’est l’absence de rendez-vous avec soi qui fait le meurtrier et que le rôle des témoins est précisément de dire au meurtrier : moi, je vais te rappeler à ta conscience morale et je ne te laisserai pas en repos. Le témoin est celui qui va, par sa posture, travailler l’absence de morale et essayer de restituer celle-ci au sujet. 

Le crime opère une rencontre entre deux acteurs qui s’ignoraient totalement. Le procès recompose cette relation mais nous n’en restons pas là. Nous vivons une mutation assez importante : là où les vainqueurs écrivaient l’Histoire, une autre voix, jusqu'alors inaudible, venue de l’autre rive, comme le disait Lévinas, vient se faire entendre et demande punition, vérité, réparation et non répétition (c'est-à-dire la capacité de réinsertion). Cette voix se manifeste dans la justice et le défi qui nous est lancé est d’y répondre afin d’éviter que l’impunité ne s’installe, ce qui est malheureusement le cas lorsque de graves violences politiques se produisent dans notre monde.

Gabrielle ARENA

Je vous propose d’ouvrir une séquence d’échanges.

Philippe BILGER

Une chose m’a fasciné dans l’intervention de Fethi Benslama. Je comprends comment l’on peut passer de la délinquance banale à une criminalité tout à fait atypique. Je comprends plus mal la façon dont ces voyous ordinaires sont capables, après avoir goûté aux joies et facilités de l’existence, d’accepter des tueries dont ils seront eux-mêmes la première victime. Je ne parviens pas, très banalement, à élucider cette forme de courage qui fait que, dans la médiocrité, on est capable de tuer en voulant aussi se supprimer. Il y là, pour moi, un mystère.

Fethi BENSLAMA

65 % de ceux qui commettent des attentats sont des délinquants. Ce sont de « petits » délinquants. Les travaux de criminologues et de psychanalystes montrent que nombre d’entre eux ressentent un vif sentiment de culpabilité. Ils vivent l’idée du cramponnement de la honte à la culpabilité que j’évoquais. Certains d’entre eux trouvent dans le projet de devenir un guerrier la possibilité de se débarrasser de ce cramponnement à la honte et à la culpabilité. L’être humain est toujours prêt à payer très cher la sortie de la culpabilité. La mort confère une dignité. Lacan évoquait le narcissisme suprême de la cause perdue. L’être humain peut placer son narcissisme dans sa propre mortalité. Les délinquants usent de cette possibilité pour devenir glorieux, alors qu’ils étaient les plus vils à leurs propres yeux.

De la tribune

J’ai expertisé un certain nombre de djihadistes. Je suis extraordinairement surpris par leur lecture littérale du paradis : tous sont persuadés que deux anges vont venir les chercher et les emmener dans un paradis composé de sept niveaux, où ils rejoindront le niveau le plus élevé. La mort leur permettrait ainsi de passer d’une vie minable, au cours de laquelle ils se sont comportés comme des mécréants, à une vie sublime pour des siècles et des siècles. On connaît le paradis des hommes. Celui des femmes m’intrigue davantage. Elles évoquent des fruits extraordinaires, de fabuleux paysages, et non le sexe. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Fethi BENSLAMA

La mort, pour ces djihadistes, est en tout cas une renaissance et une naissance vers un monde plus parfait, dans lequel tous leurs désirs de jouissance seront satisfaits – ce dont ils sont convaincus. Ce n’est pas du nihilisme. J’ai rencontré une femme qui est revenue de Syrie et qui m’a dit : « croyez-vous que nous allons rester les bras ballants, à voir nos maris copuler avec des centaines de vierges durant l’éternité ? ». Je crois qu’une autre dimension est présente du côté féminin, une dimension de jouissance sacrificielle. Elles sont prêtes à tout perdre : elles perdent leur premier mari, puis en attendent un deuxième. Elles en ont parfois trois ou quatre durant leur vie. Certaines d’entre elles ont perdu leurs enfants, leurs fils, leurs frères, etc. Elles demeurent inébranlables dans la position de mater dolorosa, ce qui fait penser à la figure de Médée. Il y a cependant une condition : il faut être passé par la maternité. C’est celle-ci qui peut faire passer au statut de féminité absolue. Un proverbe, dans l’islam, énonce que le paradis se trouve sous les pieds des femmes. Je commence à lire ce poème d’une manière nouvelle, car il semble en effet que les femmes se fichent du paradis, au point de marcher dessus. Ce n’est pas leur affaire. La grande dignité qu’elles retrouvent provient du fait de s’opposer intérieurement au déclenchement insupportable d’une jouissance qui leur paraît dangereuse, face à laquelle elles veulent poser des limites. Le djihadisme des femmes n’est pas celui des hommes mais éclaire celui des hommes peut-être mieux que ceux-ci ne le font.

Gabrielle ARENA

La figure de la mater dolorosa fait également penser à celle de la Vierge Marie, qui agonise au pied de la croix. Je crois que les femmes se voient comme des déesses fécondantes de l’humanité, ce qui va effectivement au-delà de l’idée du paradis.

De la salle

Denis, n’est-ce pas une supercherie de faire croire que la justice, la procédure, ont un effet positif quelconque au Rwanda, où de nombreux magistrats et anthropologues vont faire un pèlerinage de repentance, alors que le problème n’est pas là : il s’agit d’un génocide très particulier suite auquel les bourreaux et les victimes continuent de vivre ensemble. D'ailleurs, les Tutsis ne parlent pas, dans leur langue, de paix ni de réconciliation mais d’une « accalmie », ce qui laisse entendre une crainte quant à l’avenir. Cette intellectualisation me paraît à la fois hypocrite et nocive au regard du danger qui guette.

Denis SALAS

Je crois qu’il faut tout de même créditer la justice, non pas à l’échelle du droit international mais à celle de la société, car je vois là le signe de la capacité, pour ce peuple, à se retrouver dans un « vivre ensemble ». La société rwandaise est totalement traversée par le catholicisme et la pression communautaire est très puissante. Elle invite avec force à la réconciliation. Il me semble que les familles des victimes attendent que les auteurs soient punis. S’y ajoute une dimension qui ne relève pas de la justice : comment vais-je faire pour traverser la période qui me sépare des aveux et de la réconciliation ? Les Rwandais appellent cela le « voyage du pardon » car ils sont tous confrontés à la nécessité initiatique de retrouver les ressources du vivre ensemble à travers l’apaisement intérieur, qui relève de chacun.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 01.06.2017

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