Psychagonia

Le mot psychagonia est un néologisme formé à partir de psyché et agonia pour rendre compte de ce qui me paraît être une condition de la vie psychique de ce que l’on appelle depuis quelque temps la radicalisation islamiste. Aborder la notion de radicalisation seulement sous l’angle comportemental conduit à une impasse, car la radicalisation n’est pas un état et ne se réduit pas à des signes : il s’agit d’un processus.

Les signaux dits faibles ne veulent rien dire, à tel point que certains individus n’émettent aucun signe de radicalisation avant de commettre des actes extrêmement meurtriers. Il nous faut donc aborder cette notion sous l’angle des potentialités de violence, qui ne peuvent être approchées qu’à travers la dimension subjective.

Je considère la radicalisation comme un processus par lequel un sujet va actualiser des conflits psychiques qui lui sont propres et les traduire dans des schémas collectifs. Cela suppose une économie de la subjectivité, ce qui conduit à la proposition de travail que je formule autour de l’agonia.

Arrêtons-nous d'abord sur le mot « agonie », venant du latin chrétien agonia, qui signifie l’angoisse. Agonia vient du grec agein qui signifie pousser, mener, ce qui renvoie à l’agir et à l’acte. De là viennent Agon, l’assemblée, et le jeu de lutte. Agoniser, c’est d'abord combattre, devenu ensuite entrer en agonie. Agonisant en est un autre dérivé, pour désigner une personne sur le point de mourir.

D’autres dérivés sont issus de ce terme, dont « agoniste », qui signifie lutteur. « Agonir » veut dire injurier et résulte sans doute d’un croisement avec l’ancien français abhonnir signifiant railler, insulter, humilier – d’où découle la honte.

Il y a d’autres dérivés importants tels qu’antagoniste, protagoniste, agora ou encore synagogue – ces deux derniers termes désignant le lieu de l’assemblée d’une communauté humaine.

Ce passage par la langue nous indique à quel univers signifiant réfère le terme d’agonia (angoisse, lutte et combat, injure, agir, mourir, la communauté politique et religieuse). Qu’y a-t-il de mieux pour désigner l’univers de l’hostilité, la lutte à mort, qui peut prendre la forme de la guerre sans que ce soit nécessairement le cas ?

L’agonia embrase la vie psychique de ceux qui se radicalisent à des degrés divers. Après deux ans de travaux sur des cas de radicalisation, dans le cadre d’une pratique clinique ou de l’étude de dossiers aux côtés de magistrats, j’ai acquis la conviction qu’il était possible d’approcher la réalité sous-jacente des phénomènes de radicalisation et de proposer progressivement une catégorisation sérieuse, qui se démarque de la dimension idéologique, de la spéculation et de l’explication causale monofactorielle.

Dans le contexte de l’islamisme, la radicalisation est un terme générique qui cache la diffusion du djihadisme à l’échelle mondiale. Celui-ci n’est pas seulement une idéologie. C’est la guerre. Il s’agit d’une réduction du terme central de djihad, dans l’islam, à l’une de ses significations, à savoir la lutte armée. La guerre peut n’être qu’un discours (on déclare la guerre) ou revêtir une dimension de parade, sans que le passage à l’acte ne soit toujours présent. Elle suppose toutefois que soit défini l’ennemi. Dans le djihadisme existent deux sortes d’ennemis, l’Occident, et les musulmans sécularisés, considérés comme des apostats. Ce sont, pour le djihadisme, des musulmans corrompus, occidentalisés. C’est pourquoi la majeure partie du djihadisme a lieu à l’intérieur du monde musulman. C’est une guerre civile interne.

La radicalisation islamiste est un fait complexe, qui suppose de mobiliser trois échelles.

A l’échelle « macro » et géopolitique, nous voyons se dérouler depuis un quart de siècle la guerre au Moyen-Orient, avec des interventions armées des puissances occidentales, auxquelles s’ajoutent des guerres entre puissances régionales.

Le fondamentalisme existe dans toutes les religions mais le fondamentalisme a été armé dans ce contexte géopolitique, depuis l’Afghanistan jusqu’à la destruction de l’Irak et l’émergence du premier Etat djihadiste dans le monde musulman, qu’on appelle Daech, en passant par la Bosnie, l’Algérie et d’autres conflits. Daech, dont les agissements se distinguent par un degré inouï de cruauté et de violence qui vise l’être lui-même, constitue au fond une vengeance, sur le plan géopolitique, de la fin du califat, à partir de laquelle a pu se développer l’imago des musulmans bafouée.

Un deuxième niveau porte sur « l’offre » de radicalisation, qui touche cette imago du musulman bafoué en offrant partout, dans le monde musulman comme dans les cités du monde occidental, ce qui apparaît comme une réparation de la réalité vécue.

Je vais maintenant m’attarder davantage sur l’échelle « micro » de la radicalisation. Les données sont claires. Deux tiers des individus radicalisés, en France, ont entre 15 et 25 ans. Ce phénomène de transition juvénile s’observe partout dans le monde et il faut noter que 30 % de ces individus sont des convertis. 

J’estime à environ 40 % la part des radicalisés qui manifestent des troubles psycho-pathologiques importants, allant parfois jusqu'à des états psychotiques, phénomène qui commence à être reconnu aujourd'hui. Cela n’explique pas pour autant les raisons du comportement de radicalisation.

Cliniquement, l’offre de radicalisation s’apparente à un traitement par l’idéalisation. Le fait, pour un sujet, d’opter pour la radicalisation relève de la contingence, c'est-à-dire d’un ensemble de circonstances. Ces sujets sont souvent des jeunes déprimés, tenaillés par des angoisses, parfois délinquants, dans certains cas tourmentés par une sexualité qu’ils vivent comme condamnable. A travers cette offre de radicalisation leur apparaît la possibilité d’être missionné, de participer à un évènement historique, la reconquête de l’empire musulman, voire la fin du monde. Ils deviennent dignes de vivre du fait qu’ils sont prêts à mourir. Il n’est pas besoin de passer par un « lavage de cerveau ». Le sujet se reconnaît dans ce qui lui est dit. Il est reconnu et cette reconnaissance prend une valeur décisive pour lui. Cette offre mobilise en lui une capacité de lutte, de combat pour la cause qui est la sienne, tout en étant enveloppée dans la cause de l’Autre : il se bat pour lui-même mais surtout pour la cause de Dieu et à certains égards pour l’humanité. Il devient donc un lutteur prêt à tuer et à mourir, là où il se sentait minable, « cramponné à la honte de sa culpabilité », comme dit Joyce dans Ulysse.

C'est la raison pour laquelle tant de délinquants, qui se sentent honteux et coupables (coupables de leur honte et honteux de leur culpabilité) trouvent là une solution qui les soulage. Leur inscription dans un groupe ajoute une dimension de fraternité également très importante. Bref, sujet agonisant, proche du dés-être, il devient agoniste, antagoniste. Ce passage de l’agonisant à l’agoniste déclenche l’agonia. L’ennemi interne (selon la définition freudienne du surmoi) est à l’origine d’une mutation. Cet ennemi interne l’accablait, l’écrasait. Subitement, il devient la source d’une exaltation. C’est le ressort de ce que j’appelle le « sur-musulman ». La radicalisation djihadiste apparaît comme une enveloppe permettant que s’instaure cette lutte du sujet, mouvement d'abord interne à celui-ci.

On est frappé de constater, chez un grand nombre de femmes ayant adopté la cause du djihadisme, la conscience morale qui les habite et qui précède le choix de la religion, sous sa forme salafiste et rigoriste. Souvent, le passage de l’adolescence est marqué par des tourments liés au fait de vivre une sexualité perçue comme condamnable. Le choix rigoriste permet d’atténuer la souffrance morale et la très vive culpabilité qu’elles ressentent. De façon plus saillante encore, un grand nombre de ces femmes dites radicalisées ont subi des agressions sexuelles dont l’auteur se trouvait dans leur entourage. Elles sont terrifiées par leur propre désir, bouleversées par les émois érotiques suscités notamment par la rencontre subite de la passion. On observe chez nombre de ces femmes une quête effrénée du « musulman très musulman », jusqu'au djihadiste qui va leur permettre de contenir cette sexualité et de la vivre d’une manière qui leur paraît conforme.

Les mêmes ressorts sont présents chez les hommes, c'est-à-dire l’attaque du sujet par sa sexualité. Freud dit à propos des névroses de guerre : « le moi de l’être humain se défend contre un danger qui le menace de l’extérieur ». Dans les névroses de transfert en temps de paix, le moi donne à sa libido la valeur de l’ennemi. Cela veut dire que l’ennemi est la libido elle-même. Nous avons ainsi deux ennemis internes qui déclenchent l’agonia, le surmoi et la libido. L’offre djihadiste est à la fois la source de déclenchement et ce qui propose au sujet de le soulager, par le traitement moral et par la projection de l’hostilité de la lutte interne vers l’extérieur. L’agonia est en quelque sorte une guerre civile psychique ou intrapsychique. Elle constitue en même temps une réanimation du sujet à l’agonie en réveillant l’inimitié interne.

J’ai rencontré, lors de mes recherches sur ce sujet, un texte extraordinaire, Psychomachia, écrit au IVème siècle par le poète Prudence, qui va écrire un poème de mille vers sur le thème de la guerre entre le vice et la vertu. Dans ce poème, la lutte de la vertu est plus terrible que celle du vice. A titre d’exemple, la foi terrasse l’idolâtrie en lui mettant le pied sur la tête. La luxure menace la chasteté d’une torche enduite de soufre et lui tranche la gorge d’un coup mais la chasteté l’englue dans les excréments. L’orgueil tombe dans un fossé creusé par la ruse et se fait piétiner par son cheval. La débauche tombant de son char, la chasteté saisit une pierre et s’acharne sur le visage fardé de son ennemi terrassé. On voit fuir alors des péchés véniels tels que l’insolence, l’amour, le maquillage, la beauté, la discorde et le désir. La charité égorge sans pitié l’avarice, qui avait dépouillé les cadavres des vices tombés au combat, et distribue ces richesses. Et le poème se poursuit ainsi. La terreur qu’exerce la vertu est absolument effrayante. Nous pourrions dire ici que les sévices perpétrés par les vertus sont d’une grande cruauté, de façon tout à fait conforme à l’administration de la sauvagerie, que je n’ai pas eu le temps d’évoquer. Ceci me conduit à une définition du mal dont nous pourrions discuter. Le mal radical pourrait ainsi être envisagé comme les sévices de la vertu sur le vice, et vice versa, tant il est vrai que la situation peut s’inverser. Lisez la revendication des attentats du 13 novembre et vous verrez la façon dont la vertu terrorise le vice pour devenir à son tour un vice de façon assumée.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 31.10.2017

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