La violence sexuelle, une violence ordinaire ?

Après avoir exercé en tant que pédopsychiatre auprès d’enfants victimes et abusés, j’ai intégré il y a vingt-cinq ans le service de Daniel Zagury à Ville-Evrard.  J'ai découvert à son contact une autre clinique, autour du passage à l’acte et des délinquants sexuels.

La loi de prévention contre la récidive adoptée en 1998, qui a introduit une injonction de soins, a également eu un impact sur notre cadre d’exercice, dans un contexte d’impréparation assez générale, tant du côté de la justice que de celui des soignants. J’ai eu à bousculer mes représentations, mon niveau d’écoute et ma pratique pour travailler sur ces sujets. 

 

Les faits divers marquant l’opinion publique, tels que les affaires Dutroux et Fourniret, ont désigné le pédophile comme le monstre. Il s'agit effectivement de personnalités hors du commun, accumulant depuis l’enfance et l’adolescence des actes violents et transgressifs, sur fond de personnalité psychopathique et narcissique. Ils sont en prison pour longtemps et je n’imagine pas travailler avec de telles personnes à leur réinsertion si elles devaient sortir. Les individus qui commettent ces crimes apparaissent comme différents de nous. Or la grande majorité des agresseurs sexuels ne ressemble pas à ces figures caricaturales. Il s’agit de sujets ordinaires. C’est le père incestueux. C’est le voisin qui rend service. C’est l’éducateur. Ce sont eux que la justice nous demande d’accueillir en consultation.

Qui sont ces sujets ? Pourquoi manifestent-ils une telle indifférence devant la souffrance d’autrui ? C’est aux frontières de nous-mêmes que nous prétendons aller pour comprendre très vite que le mal n’est pas seulement l’affaire de l’autre, encore moins, comme on le croyait à une époque, l’affaire du diable.

Les sensibilités ont effectivement évolué, de même que notre tolérance. S'agissant de violences sexuelles infligées aux femmes et aux enfants, cette tolérance est aujourd'hui nulle. La parole des femmes a été progressivement entendue, de même que la souffrance des enfants et la souffrance psychique, tandis qu’était reconnu leur statut de victime. Il est même question aujourd'hui de supprimer toute prescription en matière de crimes sexuels, ce qui paraît discutable.

La violence sexuelle, qui se déchaîne sur le corps de l’autre, touche à l’intime, à la sexualité et met en scène des acteurs qui sont en principe extérieurs à ces scènes de violence. C’est par exemple le père ou le professeur, ou encore le prêtre. Dès lors, la violence sexuelle n’est jamais vécue comme une violence ordinaire. Il y a quelques semaines, un jeune de 22 ans a été agressé par quatre policiers lors d’un contrôle d’identité à Aulnay. La violence du groupe sur ce jeune homme est incroyable. Un viol a été perpétré à l’aide d’une matraque enfoncée dans l’anus. La situation a dérapé. Alors que le jeune se débat, un agent saisit sa matraque télescopique et porte un coup de manière horizontale. Théo, c'est son nom, s’effondre. Les médecins ont constaté une plaie profonde, longitudinale, avec rupture des muscles sphinctériens, dont il sera opéré en urgence. Au cours des jours qui ont suivi, la qualification de viol a été contestée, bien que les faits pourraient entrer clairement dans la définition légale du viol (un acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise).

Que s’est-il passé dans la tête de ce policier ? Comment la situation a-t-elle dégénéré à ce point ? On peut considérer qu’il ne s’agit pas de l’acte d’un fou, puisqu’il a été commis par un fonctionnaire, un employé du service public. Le policier a-t-il répondu à des ordres ? De quels ordres s’agirait-il ? Il n’était pas menacé et le jeune n’était pas armé ni connu des services de police. Qui est ce policier ? Il s’agit sans doute d’un citoyen banal. Est-ce en réponse à la violence quotidienne commise sur les policiers ?

La violence qui s’est exercée se caractérise par la volonté de blesser l’autre dans sa masculinité, dans sa virilité, avec une volonté d’humilier et de dégrader. La violence sexuelle a ceci de particulier qu’elle provoque, à distance des actes, honte et mépris, chez les victimes comme chez les agresseurs.

Pour les psys, cette violence n’est pas ordinaire non plus. Elle renvoie au corps, à l’intime, à la sexualité, aux rapports au sein des familles. C’est sûrement la psychanalyse qui en a fourni les meilleures explications autour du désir, de la perversion, du sens du passage à l’acte. Elle a également rappelé l’importance de la construction de la personnalité au cours du développement psychosexuel de l’enfant.

Parmi les 241  patients reçus dans notre consultation, sur une période de six ans, figurent 240 hommes. Ils sont jeunes (18 à 40 ans pour 55 % d’entre eux). 9% sont des mineurs. Ils occupent toutes les catégories socioprofessionnelles (avec une proportion de 40 % d’employés de bureau) et sont, la plupart du temps, bien insérés dans la société. Leurs profils sont très hétérogènes.

Dans le groupe de pédophiles que j’anime, de nombreux participants se disent proches des enfants et assurent aimer ceux-ci. Ils ont d'ailleurs choisi des activités professionnelles en lien avec des enfants (professeur de judo, animateur de colonie de vacances, etc.). Ils sont, de ce fait, difficiles à démasquer et leur comportement est dissimulé par une normalité tout à fait trompeuse. Certains d’entre eux sont totalement clivés entre une vie ordinaire et vie pédophilique secrète, cachée parfois durant plusieurs années. Ces auteurs sont les plus nombreux. Ils font souvent partie de l’entourage de la victime et ont pu se montrer, à l’égard de celle-ci, bienveillants. Nous n’avons identifié que 4 % de personnes psychotiques parmi ces sujets. La grande majorité d’entre eux (56 %) souffre de troubles de la personnalité.

Les actes sexuels présentent des degrés de gravité divers. Ils vont du regard (voyeurisme) aux attouchements et au viol, en passant par la corruption de mineur ou le téléchargement et le visionnage de films à contenu pédopornographique. Ces actes peuvent être uniques ou répétés. L’analyse du scénario déployé, des faits, au moment du passage à l’acte, renseigne sur la dangerosité criminelle, la préméditation et le choix de la victime. Lorsque ces violences ont lieu dans le cercle familial, il peut se créer comme un climat d’accoutumance et d’insensibilité donnant à l’agresseur un sentiment de légitimité.

La rencontre thérapeutique vise à intéresser le sujet à son fonctionnement psychique et à l’aider à mettre des mots sur des ressentis. Lorsque nous les rencontrons, ces sujets se montrent souvent souriants, charmeurs, manipulateurs. Ils cherchent, la plupart du temps, à nous donner la meilleure impression possible. Ils vont édulcorer leurs actes en utilisant un vocabulaire juridique pour les décrire. Nous sommes souvent sidérés par leurs actes mais aussi par la pauvreté de discours qui s’y rattache.

Ce défaut de mentalisation représente un blocage, voire une absence complète d’émotions, y compris les plus basiques d’entre elles, telles que la peur. Il existe aussi un véritable déficit chez ces auteurs pour décrypter ce qui vient de l’autre, lequel n’existe pas en tant que sujet. La souffrance s’en trouve écartée, invisible. Au moment du passage à l’acte s’exprime une tension. Il faut éviter l’effondrement narcissique, attaquer l’autre pour survivre encore. Au moment où tout bascule, il faut infliger la peur pour garder une position dominante, avoir le sentiment de toute-puissance. 

Quant aux motifs de ce type d’agression, la jouissance, a fortiori sexuelle, est rarement recherchée. Le violeur de femmes ou d’enfants a rarement du plaisir. Il faut plutôt parler de crimes de sexe, celui-ci étant mis au service de la destruction de l’autre, la satisfaction d’humilier une victime impuissante. C’est davantage cette envie de posséder qui les anime. Les motivations internes sont nombreuses et aussi banales que la colère, la haine des femmes et la volonté d’humiliation.

Face à de tels sujets, l’approche thérapeutique consiste à les ramener vers leur histoire, celle de leur développement psychosexuel, celle de la sexualité infantile, des traumatismes et des répétitions mortifères, dans ces zones de l’inconscient où se joue la scène primitive et l’angoisse de castration. La violence sexuelle n’est jamais banale. Sa survivance montre que nous sommes au-delà du sexuel.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 01.06.2017

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