Réflexions actuelles sur le viol

On ne présente pas Georges Vigarello. Agrégé de philosophie, vous avez, durant toute votre carrière, étudié l’histoire des représentations du corps et avez acquis une notoriété internationale. J’ai aussi été passionné par l’histoire du viol que vous avez écrite. C’est sur ce thème que va porter l’intervention qui suit.

Je vous remercie pour cette introduction. Mes travaux s’inscrivent dans une perspective historique que je voudrais d’emblée préciser. Il ne s’agit en aucun cas de mettre en évidence une sorte de relativité du mal dans la durée longue, mais plutôt de montrer que la « cible » du mal peut évoluer. Je développerai ce propos en prenant l’exemple des violences sexuelles et plus particulièrement du viol.

J’ai été très frappé par le récit d’Eva Thomas, qui a décrit en 1986 un inceste qu’elle a subi, dans le livre Le viol du silence. Le lecteur ne peut être qu’effaré par la souffrance, le déchirement absolu et l’éloignement de soi-même auxquels Eva a été confrontée. « Elle savait qu’il ne fallait pas. Pourtant, elle n’avait pas bougé. Elle était paralysée. Elle était devenue statue de pierre. Elle avait quitté son corps. Elle lui avait juste laissé son corps vide. Elle s’était enfuie ailleurs. L’irréparable, l’impossible avait donc eu lieu en cette nuit. Il était donc arrivé cette chose horrible. Une chape de plomb était tombée sur ses épaules ». L’auteure montre, dans la suite de l’ouvrage, que ce qui s’est produit est, à ses yeux, de l’ordre d’un meurtre. Elle a été blessée dans sa propre identité, au plus profond d’elle-même, et cette blessure l’a déchirée et transformée, à tel point que son identité n’est plus la même. L’atteinte est infiniment plus profonde que des blessures pouvant résulter de certaines formes de violence.

L’expression de « meurtre psychique », si elle ne figure pas dans l’ouvrage, a d'ailleurs été employée à de nombreuses reprises par d’autres auteurs pour faire comprendre les conséquences d’un viol. Il est impossible de trouver ce type de récit dans des périodes éloignées de nous – ce qui ne signifie évidemment pas que de tels actes n’aient pas eu lieu ni que les victimes n’aient pas autant souffert. Quelque chose s’est construit dans l’Histoire, de l’ordre d’une sensibilité, qui nous conduit à « cibler » de façon plus spécifique un certain nombre de drames qui n’étaient pas nécessairement perçus comme tels auparavant. Je n’en déduis pas que le mal soit relatif. Je constate qu’il est ciblé différemment selon les époques. Deux textes auxquels j’ai contribué me semblent constituer des jalons dans cette évolution : « les constructions de l’intolérable », écrit avec Richard Rechtman et « le sarcasme du mal, histoire de la cruauté de la Renaissance à nos jours », texte que j’aime beaucoup, résultant d’un long travail de collaboration entre historiens, sous la direction de Frédéric Chauvaud, André Rauch et Myriam Tsikounas.

Un autre aspect essentiel a trait à l’histoire et à l’effacement du statut de victime. Un cas qui a retenu notre attention, dans les archives, est celui de Jeanne Haubillart, sollicitée et violentée par son père en 1698, nous disent les commentaires. Le dossier comporte un rapport médical qui atteste les violences subies. La fille a été forcée à se soumettre à l’inceste. Le père est condamné à neuf ans de galère mais la fille est condamnée à cinq ans de bannissement (condamnation confirmée en appel), ce qui témoigne de la difficulté à penser comme victime la personne qui a subi cet acte. L’horizon du crime se déploie sur fond de repères religieux et moraux qui font de la victime une actrice du crime qu’elle a subi, ce qui est sidérant pour le lecteur contemporain.

Un autre exemple « d’enveloppement moral de la victime dans la situation de la luxure » est parlant. C’est celui d’Abraham Berthoin, négociant de La Rochelle accusé d’inceste avec sa sœur et de bestialité, en 1621. Cet homme, condamné, est pendu. Mais l’animal ne connaît pas un meilleur sort : il est assommé et tué, car il a vécu cette scène, en reste nécessairement marqué et ne peut continuer à vivre une existence tranquille. A cela s’ajoute un problème religieux : c’est la transgression du divin qui est condamnée dans ces actes. 

Dans certains cas, le blasphème est considéré comme si fort, si central, que la violence elle-même n’est pas relevée. C’est ici que les cas de sodomie sont les plus intéressants. On peut parfaitement imaginer que la sodomie se déroule de façon violente. Mais, dans la manière dont ces situations sont interprétées au 17ème siècle, ce n’est absolument pas possible. C’est la sodomie, considérée alors comme gravissime, qui est condamnée, sans aucune considération pour la souffrance de la personne ayant subi ces actes. Le mal, ici, est la sodomie et non la violence, qui n’est même pas relevée. D'ailleurs, les livres de rapports ne font aucune mention, avant la deuxième moitié du 19ème siècle, de ce qu’est une blessure anale.

Du point de vue social, un acte d’agression commis sur une personne ayant un statut social important est d’emblée considéré comme plus grave. La situation se complique car à cette dimension de statut s’ajoute la prise en compte du type d’acte. Deux types d’actes, en particulier, existaient dans l’ancien régime : le rapt par violence et le rapt de séduction (c'est-à-dire le comportement selon lequel un homme a une ascendance sur une jeune fille et la convainc de partir avec lui, ce qui aboutit dans certains cas à une relation sexuelle). Lorsque cette distinction est faite, le rapt de violence est considéré comme plus grave que le rapt de séduction. Certains dictionnaires de droit de l’époque affirment cependant que le rapt de séduction est plus grave, dans la mesure où il soustrait de façon morale, passionnelle, la personne à sa famille, ce qui n’est pas le cas dans le rapt de violence, auquel « l’âme résiste ».

Au 19ème siècle, l’espace psychique, aucunement pris en compte jusque-là, va commencer à prendre une épaisseur. On va commencer à distinguer des cas qui, jusque-là, ne l’étaient pas et des maux qui, jusqu'alors, n’étaient pas pris en compte. En témoigne le cas des violences subies par les enfants. Lorsqu’un enfant est abusé, si la violence n’a pas eu lieu, rien ne s’est produit pour les auteurs du 17ème et du 18ème siècle. Les consciences évoluent peu à peu et un vote a lieu à la Chambre en 1832, introduisant dans le code pénal l’attentat à la pudeur, lequel est puni s’il est commis, même sans violence, sur un enfant de moins de onze ans.

Il y a là un changement extrêmement important : la société commence à prendre en compte quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la blessure ni de l’oppression physique, mais des actes relevant de la souffrance morale. Remarquons d'ailleurs la définition du viol dans le Larousse de 1876, après cet immense travail juridique : « pour l’idée de viol, il n’est pas nécessaire que la force physique ou la force corporelle ait été employée pour contraindre la victime. Une violence morale exercée par voie d’intimidation suffit parfaitement. Il y a viol toutes les fois que le libre arbitre de la victime est aboli ». La différence est grande avec la définition que proposait Capuron en 1810 : « l’idée de viol comporte essentiellement l’idée de force physique ».

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 31.10.2017

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