L’ambiguïté du bien

Je traite, dans mon travail, des génocides et plus particulièrement du génocide des Juifs durant la seconde guerre mondiale, qui a fait l’objet d’une profusion de textes et des kilomètres de films (documentaires ou de fiction) donnant une impression de saturation. C'est la raison pour laquelle j’ai beaucoup hésité à reprendre ce thème, que je connais bien, pour sous-tendre les propos que je vais développer ici.

Aborder le sujet par la psychanalyse a un caractère ridicule si cela consiste à se lancer dans la psychobiographie de tel ou tel ressortissant nazi. De grands historiens sont tombés dans ce piège, à l’image de Saul Friedländer, qui ne cesse de demander la suppression d’un livre qu’il a écrit dans sa jeunesse.

Si la psychobiographie nous est interdite, il faut admettre que les historiens n’hésitent pas à s’appuyer sur des concepts issus de la psychanalyse, car un génocide n’est pas seulement inexplicable : il est inconcevable, de sorte qu’on ne peut le percevoir lorsqu’il apparaît. Cette absence de perception est caractéristique de l’origine du crime. Sa perpétration entraîne une ignorance spontanée. Il s’agit d’un phénomène naturel : l’horreur aveugle.

Un génocide se déroule presque toujours dans le cadre d’une guerre, au regard de laquelle les observateurs ne sont pas neutres. La perception exacte du génocide s’en trouve brouillée, nécessitant une approche plus complète par des mises à nu successives des regards qui se sont portés sur les actes commis.

Comme l’a souligné Charles Péguy, cité en exergue de l’ouvrage de Stéphane Audoin-Rouzeau, « il faut voir ce que l’on voit », ce qui n’est pas si facile. Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la première guerre mondiale, vient de publier un livre intitulé « Une initiation – Rwanda ». Alors qu’il était particulièrement outillé pour comprendre un génocide, il lui a fallu dix ans pour se rendre compte qu’un génocide avait été commis. Depuis lors, il ne cesse d’effectuer ce qui apparaît comme un parcours de pénitence en retournant chaque année au Rwanda.

Lorsqu’a été perpétré le génocide des Juifs, la majorité des exécutants, plusieurs centaines de milliers de personnes (et même davantage si l’on inclut les soldats qui apportaient de l’aide au massacre des Juifs) n’avaient sans doute pas une vue précise de la signification du génocide. Ce sont pourtant eux, hommes de la police et de la SS, responsables administratifs, en particulier à l’Est, qui eurent à faire l’apprentissage d’une violence transgressive, notamment en assassinant des femmes et des enfants à une vaste échelle. Pour la population passive, voire complaisante, c'est-à-dire le reste des Allemands, ceux qui ne se trouvaient pas sur le théâtre des opérations, ce n’est pas un apprentissage de la violence qu’il fallait, mais un apprentissage du désintérêt. Il faut veiller à ce qu’ils regardent ailleurs. Si leur regard se porte vers les faits relevant du génocide, il faut que cela ne les intéresse pas.

Je tire ces idées d’un livre de Philippe Burrin, historien suisse, spécialiste du nazisme, qui a résumé sa pensée dans un ouvrage de moins d’une centaine de pages où il insiste sur le fait que le génocide avait été annoncé par Hitler, mais non commandé. Celui-ci vient de la population. Hitler, dans son discours au Reichstag du 30 janvier 1939, c'est-à-dire avant la guerre, dit : « aujourd'hui, je serai encore prophète si la finance juive internationale en Europe et hors d’Europe réussit à nouveau à précipiter les peuples dans une guerre mondiale. Le résultat n’en sera pas le bolchevisme de la terre et la victoire du judaïsme mais bien l’extermination de la race juive en Europe ». Cette phrase est énoncée à la forme passive. Hitler se positionne en tant que prophète qui se contente d’annoncer ce qui va arriver.

Je souhaite également évoquer l’échange de lettres qui a eu lieu en 1931 entre Freud et Einstein sous l’égide de la SDN (Société des Nations). Einstein, qui fut un grand pacifiste tout au long de sa vie, interroge Freud : « existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les folies de la haine et de la destruction, qui peuvent se réveiller avec facilité ? Cette disposition existe à l’état latent et ne se manifeste qu’en période anormale ». Il se répond en quelque sorte à lui-même en disant encore : « c’est bien plutôt la soi-disant intelligence qui se trouve être la proie la plus facile des funestes suggestions collectives, car elle n’a pas coutume de puiser aux sources de l’expérience vécue ». Freud répond à Einstein en évoquant l’alliance que sont obligés de former l’eros et la pulsion de mort pour passer à l’acte.

Je ne dirai qu’un mot sur Hannah Arendt et le procès Eichmann. Ce qui a été reproché à Arendt n’est pas ce qu’elle a dit d’Eichmann mais c’est ce qu’elle a dit des victimes. Elle a mis en cause les Judenrät, organisations que les communautés juives étaient obligées de proposer pour les représenter. Dans sa correspondance avec Jaspers, elle évoque les « Osten Juden », c'est-à-dire les Juifs de l’étranger. Elle n’avait de respect que pour les Juifs allemands, et se montrait en réalité très raciste.

J’en viens au titre de cette intervention, inspiré par un ouvrage de Saul Friedländer (Kurt Gerstein : l’ambiguïté du bien), très probablement en référence à la banalité du mal d’Hannah Arendt. Kurt Gerstein est l’homme, représenté dans le film Amen de Costa Gavras, qui transportait les bonbonnes de Zyklon B. Il a même perfectionné ce gaz en ajoutant à l’acide prussique, qui était inodore, un irritant, de sorte que les soldats allemands se rendent compte de la présence éventuelle de Zyklon B autour d’eux. Kurt Gerstein, personnage paradoxal, participe ainsi avec excellence au crime tout en s’efforçant de révéler ce crime en faisant savoir au monde entier que les nazis sont en train de gazer les Juifs.

Souvenons-nous, pour finir, que le terme de génocide a été forgé par Raphaël Lemkin, magistrat polonais qui a fait en 1937 une thèse de doctorat sur le massacre des Arméniens. Il se trouve que la première bombe du premier bombardement de la guerre est tombée, en 1939, sur sa maison. 

Echange avec la salle

De la salle

Je demeure très interrogatif à l’égard de nations telles que le Japon, qui ont perpétré des crimes de guerre, voire des actes génocidaires (en particulier le massacre de Nankin en 1937), sans jamais amorcer leur autocritique. Chaque année ont lieu des commémorations au sanctuaire de Yasukuni, où sont enterrés les plus grands criminels de guerre japonais, qui sont célébrés comme des héros. Comment admettre qu’une nation aussi évoluée puisse continuer de valoriser ce passé criminel ?

Michel DUBEC

Les historiens ne sont pas des scientifiques neutres. Ils doivent être motivés par le pouvoir politique. S’ils sont menacés par celui-ci, ils ne se montrent pas plus courageux que le reste de la population. Il faut une volonté politique et un long cheminement pour reconnaître un génocide. Le Japon était un empire et l’empereur s’est tenu pour quitte de ce qui s’était passé. Ce fut le cas de l’ensemble du peuple japonais.

Denis SALAS

Raphaël Lemkin a aussi eu ce mot extraordinaire lorsqu’il a créé le terme de génocide. Il a dit que face à ces crimes de masse, il fallait que l’imagination du législateur soit plus grande que celle du criminel.

J’ai également une question liée à ce qu’a dit Richard Rechtman. Celui-ci a souligné que le terme de tueur de masse ne pouvait désigner, selon lui, que des individus ayant directement participé aux crimes. Je mets en doute cette vision. J’ai récemment travaillé sur des archives consacrées à Staline, qui m’apparaît plus encore, aujourd'hui, comme un « artiste du mal ». Il avait imaginé de distribuer dans les circonscriptions des objectifs de déportation. Si les responsables locaux n’atteignaient pas ces objectifs, ils étaient sanctionnés. Aussi devaient-ils dépasser les objectifs de dénonciation (ce qui signifiait l’envoi de personnes dans les camps) pour entrer dans les bonnes grâces du maître du Kremlin. Ne faut-il pas, dès lors, élargir un peu la définition des tueurs de masse proposée par Richard Rechtman ?

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 01.06.2017

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