L’avocat général face aux crimes ordinaires

Le titre de cette intervention, proposé par Daniel Zagury, m’a d'abord laissé penser que je n’étais bon qu’à parler des crimes ordinaires, non du djihadisme ou du terrorisme. C’est, au fond, tout à fait exact. Malgré les six années qui se sont déroulées depuis que j’ai quitté la cour d’assises, je me rends compte que le sujet ne m’avait jamais quitté, tant le vide de la pensée, la banalité du mal et la barbarie me semblent consubstantiels à l’humain lui-même.

En cour d’assises, le premier sentiment qui m’habitait était la curiosité : qui vais-je rencontrer, qui vais-je entendre ? J’avais alors la certitude qu’aussi remarquable l’audience de la cour d’assises fût-elle, il resterait un inconnu contre lequel je buterais, en dépit de ma volonté de comprendre véritablement ce qui s’était déroulé. J’étais confronté à une des difficultés de la procédure criminelle française, qui ne se satisfait pas seulement de la vérité judiciaire mais qui rêve de sonder les cœurs et les reins et voudrait tout connaître de l’accusé et de son histoire. Nous quittions donc un procès, même relativement réussi, avec un sentiment d’inachèvement, car nous n’avions pu qu’approcher, dans le meilleur des cas, l’univers intime de l’accusé, quand bien même la vérité judiciaire fut apparue. 

L’univers de la cour d’assises est celui de la parole, tue ou prononcée. De nombreuses fois, j’ai été presque scandalisé lorsqu’un président cherchait à faire surgir d’un accusé des lumières sur ce qu’il avait pu être ou accomplir. J’ai souvent songé, à l’endroit des accusés, voire, parfois, des victimes, à ce propos de Madame de Staël : « la parole n’était pas leur langage ». 

L’avocat général est-il nécessairement à l’aise face au crime ordinaire ? Encore faut-il définir cette notion en matière criminelle. Sans doute le djihadisme et le terrorisme d’aujourd’hui forment-ils une catégorie radicalement différente de la criminalité ordinaire, notamment pour deux raisons fondamentales. En premier lieu, ces êtres jouent une comédie judiciaire, non seulement pour échapper à une condamnation, mais parce qu’ils s’inscrivent dans un rapport de cynisme et de dénégation absolue avec l’Institution judiciaire. Dans cette comédie apparaît, en second lieu, la volonté absolue, non pas seulement d’interrompre le processus criminel mais au contraire de le multiplier. C’est à cet égard que j’ose affirmer que le terrorisme et le djihadisme mériteraient une réglementation particulière, dans la mesure où ce sont des personnalités au regard desquelles le regard classique et familier, voire le désir d’humanisme judiciaire, ont peu de sens.

J’ai parfaitement compris ce matin la distinction opérée entre « démonisation » et généralisation. Lorsque l’avocat général ne parvient pas à introduire de la rationalité dans un crime ou dans une série de crimes et lorsqu’il ne comprend pas qu’on se trouve dans un univers d’humanité poussé au paroxysme vers le pire, il va chercher dans la sorcellerie, dans l’exotisme et dans une sorte de « sur-humanité » aberrante quelque chose qui pourrait expliquer le crime. Cette tentation est malheureusement fréquente du côté de l’avocat général. A l’inverse se dessine aussi le risque de généralisation, qui suscite parfois de la part des jurés une étrange indulgence, à l’égard de crimes qu’ils répugnent à combattre. J’opère ainsi un partage entre les crimes dont on s’imagine qu’on ne pourrait pas les commettre et ceux que l’on imagine plus facilement commettre.

J’ai pu constater, au fil de mon expérience de plus de vingt ans à la cour d’assises de Paris, qu’il y avait une infinité de crimes ordinaires : il y a les transgressions désinvoltes, les crimes de profit et de lucre, mais aussi les crimes qui indignent en même temps qu’ils conduisent à interroger le rapport du criminel – à la fois coupable et victime – avec lui-même. 

Pour régler nos problèmes, nous, honnêtes gens, nous ne choisissons jamais le crime. Nous tentons d’aborder les rivages honorables, où l’on réglera peut-être plus longuement et plus douloureusement les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Très souvent, le criminel prend le crime comme une forme de raccourci. J’ai très souvent eu l’impression d’avoir face à moi des êtres tellement pressés qu’ils avaient commis le crime comme une sorte de raccourci entre leurs difficultés, eux-mêmes et le succès. 

Il y a aussi les crimes de masse ou les crimes en série. J’ai eu, face à ces quelques personnalités, la certitude douloureuse – pour elles comme pour moi – que nous devions nous confronter au désert angoissant d’êtres qui, une fois sortis, recommenceraient immédiatement les crimes terrifiants qu’ils avaient commis. Il y avait là, à mes yeux, une sorte de noyau du mal, de malfaisance qui, périodiquement, n’avait qu’une envie, montrer son sale museau de tueur, de manière ostensible. A cet égard, je n’étais pas en permanence plongé dans des états d’âme. La plupart du temps, lorsque nous étions confrontés à des tueurs en série ou même à des auteurs de crimes uniques, mais avec la certitude que l’auteur recommencerait s’il était libéré trop vite, l’arbitrage était rapide : il n’était effectué qu’en faveur de la société. Ces criminels et tueurs, qui semblaient souvent heureux d’accomplir leurs actes, auraient dû être ceux au bénéfice desquels les remarquables analyses psychologiques ou psychiatriques auraient dû advenir. Or leur cruauté et la crainte de voir se reproduire les mêmes transgressions criminelles conduisaient à éviter de leur appliquer la grille psychiatrique ou psychologique et seulement l’extrémité d’une peine qui rassurait les jurés. C’est un paradoxe et j’ai senti plus d’une fois que ces individus étaient aussi victimes d’eux-mêmes qu’ils n’étaient coupables de crimes extrêmes. En un mot, je ne sais pas ce qu’est un crime ordinaire, sauf à exiler de l’humain une série d’êtres qui, dans un registre infiniment grave ou parfois moins grave, ont commis le pire.

Je ne voudrais pas donner l’impression d’être imprégné par un humanisme niais. J’ai entendu ce matin de remarquables exposés qui m’ont donné envie d’être cet être purement moral. Certes, nul ne sait ce que nous ferons demain. Nous ne savons pas si nous sommes capables d’échapper même aux crimes ordinaires. Face à l’arrogance d’un certain humanisme et à une éthique qui se paie souvent de mots, face à la certitude d’être une personne exemplaire dans n’importe quelle période, je suis partisan de dire que, si le pire advenait, je serais capable de penser que j’aurais commis le moins de mal possible. 

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 31.10.2017

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