Le mal dit «absolu» : peut-on (et doit-on) le penser, ou bien est-il par nature impensable ? Présentation d’un projet de recherche

Je suis heureux de m’exprimer devant une assistance nombreuse car le projet dont il sera question fera explicitement appel au public, au moins pour un certain nombre de ses dimensions. Il s’agit d’un projet financé sur fonds européens, relevant de ce qu’on appelle la «Big Science», mobilisant des moyens importants et de nombreuses équipes. Il est guidé par les nouveaux critères qui s’imposent à la science – y compris les sciences sociales – selon le principe « high risks, high gains ». C’est la disparition progressive des petits projets proposant de faire un pas de plus dans une direction déjà connue, au bénéfice des projets plus incertains, proposant de tenter de nouvelles percées aux bénéfices potentiellement élevés.

Existe-t-il un concept du mal absolu ou celui-ci indique-t-il les limites de ce qui est pensable moralement ? La question est décisive pour tous les projets de recherche qui travaillent sur le mal, la perversion, les crimes extraordinaires qui existent (tels les génocides) mais aussi des crimes qui pourraient être reconnus au cours des années et décennies qui viennent, tels des écocides, c'est-à-dire la destruction de pans entiers de la nature par des individus. Penser de tels phénomènes implique de disposer d’un concept.

Dans l’option inverse, le mal est impensable. On qualifie les auteurs de tels crimes de démoniaques ou de fous, réduisant ce passage à l’extrême dans une catégorie impensable, avec même parfois la tentation de sortir les auteurs de tels actes de la communauté humaine. Sans concept, comment reconnaître qu’un seuil a été franchi, distinguant un mal « habituel » d’un mal « extraordinaire », voire absolu ?

Sommes-nous condamnés, faute de concept, à manipuler des représentations culturelles, morales, théologiques du mal ? Même s’il ne s’agit que des représentations, n’y a-t-il pas, dans celles-ci, des régularités significatives ? Là aussi se trouve une question intéressante.

Discuter du mal implique d’aborder sa dimension philosophique, ce que je propose de faire dans une logique de « philosophie morale expérimentale », comme l’on dit aux Etats-Unis. Au lieu de considérer que ce sont les intuitions et les connaissances des philosophes et éthiciens professionnels qui permettront de mener la discussion, nous allons tester un certain nombre d’intuitions sur ce qui distingue le mal du mal absolu, en demandant à des personnes ordinaires comment elles raisonnent lorsqu’elles sont placées devant un certain nombre de situations.

L’objectif sera d’identifier, si possible, des critères, indiquant que si vous ajoutez telle ou telle composante à une action ou à un crime, celui-ci sera qualifié de monstrueux, extraordinaire, paradigmatique du mal absolu, etc. Nous allons aussi interroger, de la même manière, des scénaristes de séries télévisées, qui ne jouent pas un rôle négligeable dans la construction de notre sensibilité morale à la question du mal.

Dans la plupart des représentations traditionnelles du mal, par exemple dans les tragédies, on pensait que le mal avait une puissance cathartique : assister à des grands crimes au théâtre nous élevait, en quelque sorte, moralement. Les représentations contemporaines du mal ne nous élèvent pas moralement. Elles nous mobilisent et nous angoissent, sans cet effet de soulagement de l’angoisse. 

Les sociologues ont choisi, pour travailler sur ces questions, un objet particulier qui est la mafia. La loi italienne contre la mafia qualifie celle-ci d’organisation intrinsèquement mauvaise, qui doit être poursuivie en tant qu’institution dont la finalité est intrinsèquement mauvaise. Le simple fait d’appartenir à cette association vous rend coupable solidairement de tous les actes commis par cette association. La représentation de cette société cachée à l’intérieur de la société italienne est considérée comme si opaque que le premier « repenti » n’a pas été cru. Il a été considéré comme un malade mental et interné dans un hôpital psychiatrique, où il est décédé. Des années plus tard, seulement, on s’est rendu compte que tout ce qu’il avait dit était exact mais inentendable.

Le terrorisme contemporain est étroitement lié aux nouvelles manières de faire la guerre, ce qui aboutit à une question fascinante. De moins en moins, nous allons accepter de dire « c’est la guerre ». Nous cherchons plutôt à bâtir des chaînes de responsabilité afin de proportionner le mal que nous constatons. Nous ne supportons pas l’idée, classique au 19ème siècle, qu’il n’y ait pas des responsabilités identifiables ni des proportions dans le mal.

Ceci est lié à l’abaissement du seuil de sensibilité au mal. Nous sommes de plus en plus civilisés, dans la retenue, dans l’autocontrôle, selon un processus très long qui a débuté au 17ème siècle, constitutif de la société occidentale. Nous supportons de moins en moins la violence physique, à tel point que les seuils à partir desquelles elle nous paraît insupportable ont incroyablement diminué. Nous devenons sensibles à des formes de violences morales, symboliques, morales, extrêmement subtiles, qui rendent en général intolérables les manifestations exclusives de la violence.

Dans de nombreuses approches psychologiques (peu répandues en France), on veut empêcher la violence sexuelle ou criminelle, par exemple, en empêchant un certain nombre de comportements de s’actualiser. Or, ce faisant, ce ne sont pas des comportements que l’on cherche à contrôler, mais des dispositions, c'est-à-dire des tendances, au sein des individus, à actualiser des dispositions. Il est extraordinairement difficile de traiter des dispositions, qui ne sont pas des comportements, et d’évaluer la prise que l’on a sur ces dispositions. On assiste ainsi à un retour embarrassé de concepts psychodynamiques, voire psychanalytiques, par exemple en Allemagne, dans la mise en œuvre de ces approches.

Nous devons aussi nous demander si nous avons des images et représentations du mal culturellement stables. Nous aimerions, dans notre projet, offrir des résidences à des artistes qui écrivent des scénarios (films, séries, livres) autour de la question du mal, et si possible faire interagir ces artistes avec des philosophes et avec les témoins que nous allons solliciter.

J’ai décidé de créer une grande banque. Ce sera une banque européenne des cauchemars, qui devrait pouvoir exister à la faveur d’une application téléchargeable, permettant d’enregistrer le texte de leurs cauchemars et les raisons pour lesquelles ils y perçoivent des éléments significatifs. Nous savons très peu de chose sur ce qui nous fait intrinsèquement peur et si certains éléments s’avèrent récurrents dans les cauchemars qui hantent les nuits des représentants d’une population donnée. Un exemple célèbre est celui d’un recueil de rêves effectué sous le IIIème Reich auprès de personnes ayant vécu l’ascension des nazis. Ces cauchemars donnent une perception étonnante de ce qu’était la chape de plomb psychique insidieuse qui a commencé à peser sur les Allemands dès les années 30, modifiant leur perception de l’intimité familiale, de la vie sexuelle ou de comportements aussi simples que se promener dans la rue et écouter la radio.

L’excellent chercheur en humanités numériques Antonio Cassili m’a suggéré de concevoir un programme d’intelligence artificielle permettant, non pas de traiter les cauchemars mais d’en inventer, afin de déterminer si les individus sauront distinguer un cauchemar produit par une machine de celui émanant d’un cerveau humain. Cet aspect pourrait éclairer « l’ambiance affective » de notre époque : ce qui nous fait peur présente-t-il des régularités ? Le but n’est évidemment pas de revenir sur le mal tel qu’il a existé au 19ème et au 20ème siècle : je souhaite orienter ce projet vers quelque chose de bien plus terrifiant, à savoir le mal qui vient. 

Création : 15.05.2017
Mise à jour : 31.10.2017

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