Actes de terrorisme ou processus génocidaires ? Remarques sur les meurtres de masse commis au nom de DAECH

Je n’évoquerai pas ici la radicalisation ni Daech, même si je dirai quelques mots de l’une et de l’autre. J’aimerais plutôt revenir sur l’une des dernières remarques de Pierre-Henri Castel. Les personnes dont je vais parler ne font pas le mal. Elles revendiquent de faire bien leur travail. Je parle des tueurs de masse.

J’ai d'abord travaillé, durant près d’une trentaine d’années, sur les victimes de génocides cambodgiens. Je me suis rendu compte, au fur et à mesure de ce travail, qu’une question leur était très souvent posée alors qu’il leur est très difficile d’y répondre : qu’est-il advenu des morts sous Pol Pot ? On ne demande en fait que depuis relativement peu aux victimes de témoigner de leur position. Il leur a longtemps été demandé ce qu’il était arrivé aux autres. Il m’a donc paru indispensable de travailler sur les bourreaux, car personne ne connaît la mort mieux qu’eux, qui en ont fait leur pratique.

Deux difficultés surgissent alors. La première consiste à savoir ce qu’ils ont ressenti en tuant d’autres hommes et femmes – question qui renvoie à des concepts préconstruits tels que la banalité du mal, la monstruosité, etc. Force est également de constater que ces hommes et femmes ne disent pas grand-chose du fait d’avoir tué. On peut être tenté de remplacer la méconnaissance de ce qu’ils ne disent pas par une connaissance des raisons pour lesquelles ils ne le disent pas. En tant que psychiatre et anthropologue, lorsque des personnes ne disent pas quelque chose, je n’essaie pas d’interpréter les raisons pour lesquelles elles ne le disent pas. J’essaie plutôt de comprendre la signification qu’a, pour eux, le fait de poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponse.

Ceci conduit à une autre façon de problématiser la chose, en se demandant non pas pourquoi ces hommes et femmes ont fait ce qu’ils ont fait, mais comment ils l’ont fait. A cet égard, ils sont beaucoup moins discrets. Ils ont énormément de choses à raconter sur la pratique qui consiste, non pas à tuer des hommes, des femmes et des enfants mais à faire son travail. Je pars ainsi du bas, à savoir les pratiques de l’administration de la mort, au double sens du terme (donner la mort et administrer la population par la mort).

Il m’est apparu que les derniers attentats auxquels nous avons assisté, en France, relevaient moins d’un terrorisme classique que de modalités génocidaires déterritorialisées : nous étions là face à des crimes de masse commis par des criminels de masse, c'est-à-dire l’assassinat systématique d’un grand nombre d’individus désarmés, au moindre coût, le plus rapidement possible, en laissant le moins de traces possible. Cela nécessite une logistique, un savoir-faire et une technicité. Auparavant, le terrorisme avait pour finalité la mise à mort d’un symbole, ce qui pouvait nécessiter de tuer des personnes. Ici, la mise à mort est la finalité et le symbole réside dans le nombre de personnes tuées. Plus on tue, plus le symbole est fort. Les victimes ne sont pas tuées pour ce qu’elles représentent mais pour ce qu’elles sont, ce qui est similaire avec ce que l’on rencontre dans les processus génocidaires et dans les crimes de masse. 

Nous pouvons nous demander qui sont ces personnes capables de tuer à la chaîne des hommes et des femmes qu’elles ne connaissent pas, pour lesquelles elles n’ont souvent ni empathie ni antipathie. Elles font simplement ce qu’on leur demande de faire. L’idée de « monstre », dont chacun se rend compte qu’elle est faiblement explicative, n’est plus valide. Un grand nombre de questions posées autour des tueurs de masse semble reposer sur l’idée selon laquelle il existerait une impossibilité à tuer de cette manière. Rien ne confirme cette hypothèse de manière empirique : tout, dans l’histoire contemporaine, montre au contraire que c’est tout à fait possible. Surtout, cela présuppose que l’acte de tuer soit celui qui compte pour ces hommes et ces femmes qui tuent en masse.

C’est là que se fait jour la première grande interrogation empirique. Du point de vue du tueur, la mort n’est pas conceptualisée. Elle n’est qu’un résidu et une problématique de leur travail, dont il faut se débarrasser au plus vite, et qu’il va falloir gérer. Notre volonté de comprendre pourquoi et comment des gens tuent se heurte en fait à nos préconceptions, selon lesquelles ce ne serait pas possible. La réalité montre qu’il n’est pas nécessaire d’être un pervers, un salaud, un ambitieux ni d’avoir une personnalité obsessionnelle pour tuer quelqu'un d’autre. Certaines de ces dispositions peuvent faciliter le passage à l’acte mais on ne peut faire appel à aucune de ces notions pour expliquer le crime de masse.

Ces considérations ont plusieurs conséquences. En premier lieu, ceux qui sont fondamentalistes aujourd'hui ne vont pas nécessairement se radicaliser. Ceux qui se radicalisent ne vont pas nécessairement aller en Syrie. Ceux qui se rendront en Syrie ne vont pas nécessairement devenir des combattants et ceux qui vont le devenir ne deviendront pas nécessairement des tueurs de masse. La radicalisation est un problème social et politique mais établir un lien direct entre radicalisation et tuerie de masse me paraît très exagéré. Tout ceci devrait nous inciter à la plus grande prudence quant à la qualification de la responsabilité qu’il y a entre le fondamentalisme et le crime de masse.

Si nous étions face à un danger majeur aujourd'hui, ce serait moins le fondamentalisme islamique que cette tendance, présente dans les processus génocidaires, à conquérir le pouvoir et à appliquer avec des personnes, volontaires ou non, des politiques auxquelles certains pourraient adhérer demain même s’ils affirment le contraire aujourd'hui. Ceci veut-il dire que chacun peut devenir un bourreau ? Je n’en sais rien. On se rend compte, en questionnant un certain nombre de bourreaux, qu’il y a parmi eux de vrais salauds mais aussi des braves types. Heureusement, la justice ne condamne pas seulement à l’aune de valeurs morales : elle condamne des actes, qu’ils aient été commis par des braves types ou par des salauds.

Création : 16.05.2017
Mise à jour : 07.06.2017

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